Réflexions

Marché du travail – la communauté des galériens

Bon. C’est un peu LE gros sujet politique, quand le cyclone politico-médiatique cesse un peu de remugler les sujets de l’immigration et de l’identité nationale : le chômage, toujours à rôder, menaçant, combattu, courbé, revigoré, ciblé, compensé, dissimulé, subi. Je voudrais pour cet article élargir un peu le sujet et parler du marché du travail. Après tout, chômeur, ce n’est qu’une position que l’on peut occuper sur ce fameux marché, il en existe d’autres. Et ce n’est pas toujours rose. Voici donc un catalogue de ce que peut vouloir dire « en chier » sur le marché du travail. Cette vision d’ensemble est nécessaire, si l’on veut définir un objectif politique dans le domaine du travail et de l’emploi. On entend beaucoup parler de la fracture entre les insiders et les outsiders, les chômeurs et les « en emploi ». Mais au final, qui en chie, sur le marché du travail ?

  • Le chômeur : le loser de base :

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Le chômeur, on le voit assez souvent décrit dans les journaux. C’est un peu l’archétype de la lose. Il a le malheur d’être trop jeune, ou trop vieux. Ou de ne pas habiter dans le bon quartier. Il n’a pas suivi les bonnes études. Mais bon, au-delà de ça, on lui fait quand-même sentir qu’il pourrait faire un effort, peaufiner son CV, mieux se vendre, booster son employabilité, multiplier les entretiens. D’autres y sont bien arrivés avant lui, pourquoi pas lui ? Et puis il n’est quand même pas très mobile, il a du mal à s’enthousiasmer pour les jobs qu’on lui propose, on se demande s’il ne se laisse pas un peu aller. Il ne faut pas qu’il oublie que la générosité de la société à ses limites, les allocations vont finir par se tarir. Mais il ne faut pas qu’il se démobilise. Avec de la persévérance, quelques formations, un peu de chance, il aura accès à une offre d’emploi, sans doute à durée déterminée. Pas totalement de quoi souffler, mais c’est déjà ça. Vivre ? On verra plus tard, quand on aura le temps.

  • Le précaire : la logique de survie

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Le précaire est entré dans la zone du purgatoire. Il est proche du salut, mais le moindre faux-pas peut le faire trébucher en enfer. Et comme souvent, c’est du provisoire qui dure. Le précaire n’a pas forcément tout perdu. Il n’a juste pas les diplômes qui lui permettent d’espérer un CDI. Parfois ses parents ont eu la mauvaise idée de le faire fille. Du coup, c’est plus dur, mais ça reste possible. Les agences d’intérim acceptent le dossier, il trouve de quoi arrondir les fins de mois, il enchaîne les CDD. Dans cette situation, il faut bien s’organiser, trouver les bons plans logements, gratter du pouvoir d’achat, renoncer aux vacances, guetter les bons plans. Il ne faut jamais faiblir, et surtout, malgré la fatigue, ne pas oublier de sourire. La tronche de dépressif, c’est le signe des losers, et personne ne veut être un loser, car cela veut dire retourner à la case départ sans toucher les 1 135 euros. Le précaire doit donc rester constamment sur le qui-vive. Vivre tiens ? On verra plus tard, quand on aura le temps.

  • L’indépendant : maîtriser l’apnée

L’indépendant est le plus versatile de cette galerie de portraits. On peut y trouver des petits commerçants qui essaient de maintenir leur business à flot, les agriculteurs qui se retrouvent à courir derrière leurs emprunts et essaient de jongler avec les cours des prix des denrées qui font le yo-yo au gré des spéculations, les chauffeurs de taxis qui essaient de rembourser l’achat à prix d’or de leur licence, ou encore les nouveaux indépendants, dont on parle beaucoup, les jeunes des banlieues qui ont cassé la tirelire pour se lancer chauffeur uber, ou encore les employés travaillant régulièrement pour des grandes boites, mais à qui on a dit que c’était « beaucoup plus simple » de s’enregistrer comme autoentrepreneur. L’indépendant retire une certaine fierté de son statut sur le marché du travail. Même si d’autres lui imposent ses tarifs, ses prestations ou ses horaires, il reste, techniquement, « son propre patron ». Avec cette fierté se trouve attachée la lourde responsabilité de l’échec : s’il se retrouve ruiné, si son business se plante, si les dettes ont raison de lui, il n’aura même pas de patron à blâmer. Il sera seul devant la glace, avec le terrible verdict : il aura mal géré, pas assez bien performé. Ce sera à la rigueur la faute de l’État, qui dans certains cas l’accable de charges, ou lui réduit des subventions, mais au final, son échec, il devra vivre avec. Passage à la case chômage, à la nuée des assistés losers. Pas assez bon pour être un patron… Et dans tout ça, les vacances passent au second plan forcément. Vivre ? On verra plus tard, quand on aura le temps. Il faut déjà garantir sa survie.

  • L’insider : le névrosé

L’insider a réussi à atteindre le Graal : il est en CDI ! Voire, dans certains cas, il est fonctionnaire… Salaire, « situation professionnelle » garantie à vie, la tuile, le nirvana, le summum. En général c’est un homme blanc, de 30 à 45 ans, diplômé. Pour peu qu’il ait fait les bonnes études, bien labellisées, il a accès à des jobs très bien rémunérés. Il dirige parfois une équipe d’autres insiders un peu moins qualifiés. Bref, c’est le roi du monde. Pourtant, il y a un truc qui cloche. On a l’impression que l’insider crache dans la soupe. Il ne se sent pas très bien, il a l’impression d’avoir été trompé, qu’on lui a vendu du rêve et qu’on lui sert une « power nap » à la place. Malgré le conditionnement intellectuel et la méthode Coué, il se rend compte que ce qu’il fait est décidément complètement con. Il s’épuise à la tâche, ou au contraire s’écroule d’ennui, et sent confusément que cette situation est profondément absurde. Pour l’insider, la liberté viendra du renoncement. Il lui faut à un moment assumer de cracher dans la soupe. Tant pis si cela fait de lui un connard ingrat. Il voit bien qu’il n’a pas vraiment le droit de se plaindre, il a un travail stable, lui. De quel droit pourrait-il exprimer de la souffrance ? Il sent bien qu’il est un peu risible, l’insider, un peu comme un film d’auteur français, ou un groupe de slam bourgeois. Pas trop de choix donc pour l’insider : il n’a pas le droit au malheur, il ne veut pas du bonheur qu’on lui vend, il lui reste la névrose. Pour s’en sortir, sur le tard, il finit par quitter son job pour se lancer dans l’aventure du travail indépendant et une petite plongée en apnée. Là encore, il ne faudra pas compter ses heures. Vivre ? On verra plus tard, quand on aura le temps.

***

Ce petit catalogue des losers est bien sûr par construction caricatural. Je connais plein de gens qui vivent très bien leur situation professionnelle, et j’imagine que c’est évidemment aussi votre cas. Mais il me semble important de prendre conscience qu’au-delà de la simple question du chômage, l’action politique doit prendre en compte les dysfonctionnements du marché du travail qui peuvent toucher absolument tout le monde, du chômeur en fin de droits au cadre surdiplômé.

Raymond Perec, sociologue au rabais en contrat précaire pour « C’est quoi la Gauche ».

 

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