Réflexions

Les ronds-points sont-ils de gauche ?

Fut un temps encensés dans les médias nationaux, aujourd’hui le plus souvent décriés pour les oppositions locales et idéologiques qu’ils génèrent, la supposée gabegie d’argent public qu’ils sous-tendent, les grands projets sont-ils, oui ou non, de Gauche ? Et oui, ce titre est putassier, on ne parlera que très peu de ronds-points.


Sacrés Français !

Aéroports, gares, grandes infrastructures routières, ferroviaires, grands équipements publics culturels, sportifs ou des fonctions de l’Etat, équipements énergétiques nationaux : ce sont les grands projets à l’initiative de la sphère publique ou sur lesquels elle exerce, dans notre pays, une action de régulation ou de tutelle si forte qu’on ne puisse les considérer comme des projets réellement privés.

Nos routes et voies ferrées sont bonnes et nombreuses, bien que l’on ne puisse que constater leur tendance à la détérioration. Nos réseaux nous distribuent de l’eau de qualité, de l’énergie d’intensité stable, de l’information rapidement encore que, la France soit sur ce dernier point un peu en retard sur certains de nos camarades européens. Nos villes disposent de grands équipements qui constituent leur qualité métropolitaine, Paris au premier titre.

Nos grands groupes, nos énergéticiens et nos transporteurs ont la pratique des grands projets et exportent plutôt bien ce savoir-faire. Avec, ne soyons pas naïfs, souvent des visées qui ne sont pas celles de valeurs de Gauche (il y a comme une odeur, Vincent) – mais l’on pourra débattre de la responsabilité des commanditaires, avant tout. Et que dire du nucléaire français, à l’aune des récents et futurs déboires d’Areva sur l’EPR de Flamanville (espérons que cela s’arrange avant que la prise ne soit branchée) ou d’EDF sur les réacteurs d’Hinkley Point, que lui commande la Perfide Albion.

La France aime les grands projets, inscrits dans le roman national depuis nos premiers bâtisseurs, encensés durant la Reconstruction d’après-guerre ou les Trente Glorieuses, durant les deux septennats de François Mitterrand et leurs grandes réalisations qui ont façonné notre capitale – la Grande Arche, le Grand Louvre, l’Opéra Bastille, la Bibliothèque Nationale de France, etc. – ou qui avec le tunnel sous la manche inscrivait un nouveau chapitre de notre relation d’amour-haine avec Britannia. On parlait ainsi de « grands projets présidentiels », une tradition qui a depuis quelque peu disparu, à l’exception récente du musée des Arts Premiers – Jacques Chirac. Les grands projets du quinquennat Sarkozy ont avorté et il n’y a en aura pas eu sous le quinquennat Hollande. Reste à savoir qui aura la paternité du Canal Seine-Nord Europe, l’accouchement est difficile.

Faut-il en rire ou en pleurer, on notera avec quel excès nous constellons notre territoire de ce curieux objet qu’est le rond-point, ersatz phallique pour certains élus des grands travaux qu’il n’y a pas lieu de faire pour leurs chers administrés.

Les « grands projets qui dérapent » font désormais partie des marronniers de nos hebdomadaires, témoins des lubies médiocres ou mégalomanes de nos élus et de la décrépitude, hélas, de notre maîtrise d’ouvrage publique. Il y a, encore, un plaisir coupable à se rendre compte de ces projets fous qui n’ont in fine pas été menés à bien (Ah ! l’Aérotrain !). Que dire enfin, de certains de nos anciens élus, fringants retraités, qui continuent de rempiler ou de pantoufler aux grands projets (raccroche les crampons, Jean-Louis).

Ainsi, les grands projets, c’est très français, dans les bons comme dans les mauvais jours.

Héritage ou boulet

La candidature parisienne aux Jeux Olympique d’été 2024 se prépare et l’une des questions centrales est l’héritage. Quel héritage laissera-t-on de ces grands projets une fois passée la grande sauterie olympique ?

Les Jeux de Sotchi ou d’Athènes ont respectivement laissés des infrastructures inutiles et un pays exsangue d’investissements qui n’ont même pas profité à sa population. Les Jeux de Londres sont eux cités en exemple, le bilan sur ce thème de l’héritage est bien meilleur.

Les grands projets sont des investissements qui à notre échelle de citoyens et d’électeurs s’envisagent sur un temps long, disons aisément d’au moins deux mandats électifs avant d’observer un quelconque début de réalisation. D’autant que les retards sont coutumiers, inévitables. La décision d’un exécutif élu s’imposera pendant de longues années comme un héritage environnemental et économique, ou un boulet.

Le temps de prise de décision peut lui aussi être long, très long. Citons pour les plus extrêmes d’entre eux l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou, dans une moindre mesure, l’extension de l’aéroport de London Heathrow, tous deux envisagés dès le courant des années 70, nous sommes encore loin du premier décollage.

Une élection ou un mandat peuvent se jouer sur un grand projet. Un grand projet est par essence politique.

Porter à Gauche ou porter à Droite ?

La réalisation d’un grand projet coûte, beaucoup, souvent plus que prévu, à la Collectivité. Par divers moyens on peut en étaler la charge, même si certains outils supposément géniaux échappent parfois à la maîtrise de leurs commanditaires (on renverra aux critiques des Partenariats Publics Privés ou Contrats de Partenariats). Le bel objet, le bijou de famille ou le vaisseau spatial ainsi obtenu coûte ensuite à faire fonctionner, à maintenir.

Mais il rapporte aussi, parfois. Des recettes directes, dès lors que celle-ci ont en premier lieu permis de compenser l’investissement initial, ainsi qu’une contribution indirecte au développement économique, social et culturel du territoire, souvent. On parle de « locomotive ». Sortons des seuls chiffres, il incarne l’image d’un futur quartier, parfois d’une Ville, entraîne avec lui la transformation d’un territoire : même s’il n’y suffit jamais (c’est une illusion) il en sonne le démarrage et en donne la vision.

Ces grands principes ne sont pas, je crois, d’une couleur ou d’une autre. Certes, il y a l’affrontement dans la course au développement entre les deux extrêmes des approches, disons, décroissante et productiviste. Dans les faits et non dans la théorie, de Droite comme de Gauche nos exécutifs se sont adonnés à l’élan du grand projet et l’on ne peut pas démontrer qu’un bord ou l’autre aurait réalisé plus d’infrastructures.

En revanche, le portage d’un grand projet me semble être teinté d’une coloration politique. De manière atténuée, peut-être, depuis que les idéologies néo-libérales ont très largement percolé dans l’action publique.

Entre la régie totale et la délégation complète au secteur privé, toutes deux planifiées (il vaut mieux), on oscille d’un côté à l’autre du spectre politique. Il y a toujours un entre-deux pragmatique à trouver, dans une approche ad hoc du projet en question, avec un point de départ à Gauche ou à Droite (libérale, ici).

Assumer la majorité de l’investissement par la Collectivité pour en offrir ensuite les recettes au secteur privé n’est ni de Gauche ni de Droite mais avant tout marqué du sceau infâme de la bêtise et de la petite visée (de Droite ?) : le Gouvernement de Villepin, qui vient totalement « privatiser les autoroutes » (à lire, par exemple 1, 2) alors qu’un point de privatisation partielle (en premier lieu pragmatique ?) avait été atteint par le Gouvernement Jospin, avec les Autoroutes du Sud de la France, si chères (à mon cœur sudiste, bien sûr).

Mais je m’égare.

Les grands projets ne sont ni de Gauche de Droite, mais la façon de les réaliser et de les exploiter l’est tout à fait.

Le point d’équilibre se trouve à mon sens en partant idéologiquement de la Gauche, dans un souci de conservation de maintien de la maîtrise par la Collectivité de ses grandes infrastructures et grands équipements, que l’on affirmerait et porterait politiquement. Les parts de financement et de responsabilité allouées au privé doivent rester il me semble minoritaires et être dynamiques, de l’ordre d’une recherche optimisation, d’accélération.

Et notre bonne vieille Terre dans tout cela ?

J’introduisais la question écologique en évoquant le nucléaire et  l’héritage. Elle est aujourd’hui au cœur du débat, les Zones d’Aménagement Différées sont devenues des Zones A Défendre.

De nombreux grands projets sont portés par des hommes politiques de Gauche, citons à nouveau l’aéroport de Notre-Dame des Landes si cher à Jean-Marc Ayrault. Pour autant, ils font l’objet d’une opposition ferme des Gauches radicales et écologiste, dans toute leur diversité.

Je crois que les grands projets sont un des terrains sur lesquels la Gauche est et sera amenée à s’entredéchirer, entre productivisme, décroissance, progressisme ou conservatisme.

Il n’y a pas d’avis préconçu à avoir.

Je ne suis plutôt pas convaincu par les approches décroissantes, mais j’ai des sensibilités écologistes et surtout, solidaires. Dépassionnons les débats et privilégions une approche technique, au bon sens du terme. L’incidence du projet sur l’environnement se justifie-t-elle par l’héritage positif qu’il constituera pour les générations futures ? Ou, de surcroît à la destruction de milieux écologiques ou de paysages, est-ce un boulet que l’on accroche aujourd’hui à leurs pieds ?

L’opposition militante aux grands projets me semble être d’abord de Gauche, contre la Gauche ou la Droite, parce qu’elle se fonde sur une approche anticapitaliste et décroissante, en premier lieu, l’écologie pouvant être, dans une certaine mesure et notamment sur des thématiques très locales, aussi bien de Gauche que de Droite. Il ne s’agit donc pas que d’écologie.

Les contextes locaux font que se rassemblent contre un projet des citoyens de tous bords, c’est aussi et avant tout très français d’être contre. Mais il s’agit d’une opposition que je qualifierais de riveraine, conservatrice d’un bien-être et de son chez-soi.

Pour autant, il n’y a pas d’opposition militante de Droite aux grands projets, à l’exception de d’ultra-nationalistes, royalistes ou catholiques-traditionnalistes qui, dès lors que l’on touche à l’un de leurs sanctuaires, se mettent à vociférer. Oui, que l’on me démontre que des escouades de Chasses Pêche Nature et Traditions viennent faire le coup de poing à Notre-Dame des Landes, ou y lever le coude avec les « zadistes ». Je plaisante bien sûr, car l’on sait bien qu’il y a les bons, et les mauvais chasseurs.

HuchuFuchu, ami des ronds-points à « C’est quoi la Gauche ».

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