Crochet du gauche

Crise à I-Télé : Sacrifions l’Actu !

La grève d’I-télé se termine. Reconduite pendant plus de 30 jours, les buts qu’elle poursuivait en disent long sur la défiance des journalistes à l’égard des propriétaires de la chaîne. Pour rappel I-télé appartient au groupe Canal+, qui appartient au groupe Vivendi, qui appartient à 14,52 % au groupe Bolloré.

Les revendications des salariés étaient très simples et portent quasi exclusivement sur des questions déontologiques ou éthiques : le retrait de l’antenne de Jean-Marc MORANDINI au motif qu’il fait l’objet de deux enquêtes pour corruption de mineurs aggravée, la mise en place d’une charte éthique et la nomination d’un journaliste qui serait une sorte de « primus inter pares » à la tête de la rédaction pour qu’il y ait une claire séparation des rôles. La rédaction serait en charge du journalisme, la direction générale en charge du business.

Les journalistes se voient comme des relayeurs de l’information et veulent exercer leur métier de façon indépendante. C’est le sens qu’ils trouvent à leur travail et ce qui lui donne ses lettres de noblesse démocratique. La nouvelle Direction veut en faire des chantres de l’entertainment et du passage de plats concoctés par la maison mère.

Soft power à la française ?

Si les buts de la grève étaient clairs, l’approche de Bolloré l’est tout autant. L’objectif ? Faire de l’argent. Le moyen ? Diffuser du contenu « culturel » made in France que ses sociétés ont façonné et faire rayonner une certaine idée de la culture Française. Et c’est précisément comme cela que les responsables politiques se retrouvent coincés.

Comment vouloir faire obstacle à un acteur économique puissant qui propose d’être la cheville ouvrière du soft power à la française ? Les Etats-Unis ont les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), autrement dit ils ont les tuyaux. L’american way of life est partout dans notre nourriture, dans nos écouteurs, sur nos écrans dans les films et les séries. Qu’à cela ne tienne, laissons faire Bolloré/Vivendi ! Nous aurons des tuyaux, plus petits, mais surtout nous aurons des contenus à faire passer dans le tuyau pour arroser le monde et faire germer la francophilie. Donner aussi envie de la France pour faire tourner l’industrie du tourisme toujours florissante malgré les difficultés qu’elle connaît depuis les attentats de Paris et de Nice.

Laisser penser que les intérêts privés poursuivis par une multinationale coïncident avec les intérêts supérieurs de la France, voilà l’ambigüité sur laquelle surfe Vincent Bolloré. Quand Renault tousse la France s’enrhume disait l’adage. On est à l’aube d’une nouvelle ère dans laquelle on pourra dire : « quand Bolloré va tout va ! ».

On pourrait croire que l’empire que Vincent Bolloré est en train de constituer est une superbe manœuvre de l’État stratège ! Que nenni. L’État n’a qu’à laisser faire, sans bourse délier, Bolloré s’occupe de tout. Quelle aubaine ! Quel bienfait ! Le contribuable vous en saura gré et nos finances publiques ne s’en porteront que mieux !

La stratégie est simple, limpide, prévisible : créer une industrie intégrée qui s’autoalimente. Ford voulait fabriquer des voitures que ses ouvriers pourraient se payer. Bolloré veut créer du « contenu » et en faire la promotion pour qu’il se vende mieux quand il s’agira de le distribuer. Qu’importe le flacon pourvu qu’il y ait l’ivresse. Vincent Bolloré ne s’en cache pas. Il expose sa stratégie calmement et publiquement aux sénateurs qui ont souhaité l’auditionner en juin 2016.

Qu’est-ce qu’un produit culturel aujourd’hui ? Un album, un film, une série, un jeu vidéo, un livre. Bolloré veut faire tout ça, mais aussi les promouvoir et les vendre, pas seulement en France, mais aussi à l’étranger. Vivendi faisait de la musique et disposait d’Universal et ses filiales, mais aussi des plateformes de vente de tickets de concert (Digitick). Pour compléter il fallait faire du cinéma et des séries. C’est chose faite en prenant le contrôle du groupe Canal+, acteur incontournable de la production et de la distribution. Il manquait le jeu vidéo. Vivendi est entré au capital d’Ubisoft et de Gameloft et a patiemment préparé son OPA. Et pour le livre me direz-vous ? Patience, ça viendra. Pour l’instant on se contentera de le vendre, Vivendi étant propriétaire de 15 % du capital de la FNAC depuis avril 2016. Bolloré de confesser que sa mère « a été pendant cinquante ans lectrice chez Gallimard donc j’ai reçu une éducation où le livre compte beaucoup ».

Du journalisme à la publicité

Dans ce dispositif, les medias (télévision, journaux gratuits, mais aussi internet et les plateformes vidéo avec Dailymotion) constituent à la fois des passe-plats et des instruments d’influence. Voilà le projet pour les journalistes d’I-télé et contre lequel ils font grève. Ils redoutent le projet qu’on leur impose qui sera de parler à l’antenne des produits de la maison mère. On fait passer la chaîne d’info en continu à une chaîne de publicité en continu. Le projet de CNews pour la nouvelle direction est celui d’une chaîne « bâtie autour de quatre piliers : le cinéma, la culture, le sport et l’international ».

Petit aperçu :

« Bienvenue sur CNews ! Page culture : ne loupez surtout pas la dernière série Studio Canal, dont le générique est tiré d’une chanson d’un artiste Universal, et retrouvez la bande-annonce et les teasers sur Dailymotion ! Vous pourrez le voir prochainement en vous abonnant à Canal+ » Ad libitum.

Bien sûr, les ficelles ne seront pas aussi visibles. Mais exit l’information et le traitement de l’actualité. L’ambition pour I-télé est à peine voilée : il s’agit d’en faire un instrument de propagande commerciale.

Les journalistes et salariés d’I-télé ont raison d’avoir peur, Vincent Bolloré ne cédera pas et ira au bout. Premièrement il est propriétaire et fait ce qu’il veut « chez lui ». Deuxièmement, à l’échelle du projet, la carrière des journalistes de la chaîne n’est qu’une variable d’ajustement. Les anciens dirigeants de la chaîne ont été mis à la porte et ceux qui ont compris ce qui se tramait sont déjà partis. Ceux qui s’en accommoderont pourront rester. Evidemment la nouvelle direction ne chasse (presque) personne mais le principe est simple : ta chaîne tu l’aimes ou tu la quittes.

Que peuvent les pouvoirs publics ? Pas grand chose me direz-vous, car on le voit bien, le gouvernement est au pire cantonné dans un rôle de spectateur, au mieux cherche à jouer un rôle de médiateur entre la direction et les salariés. La loi et son bras armé le CSA ont beau enjoindre la direction de la chaîne de se doter d’une charte éthique que réclament d’ailleurs les journalistes, une fois cette formalité administrative remplie, le projet ne pourra pas être empêché.

Repose en paix I-télé

L’on peut donc d’ores et déjà faire le deuil d’une chaîne d’information. Au mieux on nous servira de l’infotainment. En soi ce n’est pas si grave si le paysage ne fait que se recomposer et tant que la diversité de l’offre n’est pas remise en cause. Il reste un vrai problème démocratique et qui n’est pas nouveau : la concentration des medias dans les mains de quelques groupes et de leurs patrons (Bouygues, Niel, Lagardère, Dassault, etc…). Le renforcement du nouvel acteur que constitue Bolloré / Vivendi aurait pu être une bonne nouvelle. Chouette, un nouvel entrant ! Sauf que le nouvel entrant vient concurrencer les autres pour faire encore moins bien.

Comme tout deuil, la disparition annoncée d’I-télé telle qu’on l’a connue est évidemment très triste et dure à vivre pour les salariés et les journalistes de la chaîne avec lesquels on compatit même sans avoir été un téléspectateur fervent ou alors critique. Le problème est toutefois plus compliqué.

Et l’éthique de responsabilité ?

Est-ce qu’être propriétaire autorise vraiment à faire absolument tout ce que l’on veut ? C’est ce que croit Bolloré. Mais en prenant le contrôle de medias, le groupe Bolloré touche à quelque chose qui ne lui appartiendra jamais vraiment. Il n’est pas anodin de noter que l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen dispose que « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme ».

Ce que réclamaient les journalistes d’I-télé ce n’est plus ni mois que des garanties de pouvoir exercer leur métier sans pression, sans influence et en toute indépendance. Un media ne saurait être réduit à un outil de promotion. Compte tenu de l’impact qu’il peut avoir sur l’opinion, effet qui est précisément recherché, tout media doté d’une audience appartient de fait, au moins partiellement, au patrimoine public.

Il doit donc y avoir des contreparties. En prenant appui sur l’exception culturelle Française, Vivendi et les sociétés dont le groupe est propriétaire profitent littéralement du système ! Tout cela a un coût. Vivendi et le groupe Bolloré doivent non seulement dire merci au service public qui crée les conditions nécessaires à leur existence et à leur développement mais aussi y contribuer par l’impôt. Sans éducation nationale, sans école de musique, sans beaux arts, sans école d’art dramatique, sans associations, sans troupes de théâtre amateur, sans médiathèques, sans bibliothèques, sans fête de la musique, sans école de cinéma etc. il n’y aurait pas d’Universal, pas de Vivendi, parce qu’il n’y aurait pas de créateurs et pas d’amateurs. Les biens culturels n’émergent pas de façon spontanée.

Et si Bolloré a le droit de posséder des medias, cela ne l’exonère pas d’une certaine éthique de responsabilité. L’information et sa diffusion, cela concerne tout le corps social. Prendre le contrôle d’une chaîne d’information accessible à tous pour en faire un instrument au service d’un projet industriel n’est pas qu’une décision qui permet de mieux faire prospérer ses affaires. En démocratie, cela a nécessairement des conséquences sur la capacité du citoyen à se faire une opinion. C’est ce sens de la responsabilité qui fait aujourd’hui malheureusement défaut. C’est précisément ce qui suscite la réaction.

Serge Armand, TV-addict à « C’est quoi la Gauche ».

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