Réflexions

Le revenu de base : que pouvons-nous en penser ?

 

Le revenu de base… En ce moment, dans le petit monde politique, ça fait le buzz, et ça fait un peu rêver : l’idée c’est de prévoir une source de revenu pour tous, inconditionnelle, de la majorité à la mort, faisant disparaître la pauvreté et assurant l’universalité de la dignité humaine (premier pilier du mouvement progressiste). Ne réaliserait-on pas là une ambition majeure de la gauche ? Ne pas stigmatiser des groupes d’individus, garantir des droits réels aux plus démunis, assurer des conditions dignes à tous sans conditions… Cela semble bien séduisant. Et l’idée est très intéressante. Mais quand on voit que le projet est porté aussi bien par des politiques de droite que de gauche, on sent bien qu’un diablotin peut se cacher dans les détails. Essayons de nous y retrouver un peu. Le socle commun de tous ces projets est le suivant : chaque citoyen reçoit un revenu versé à vie, et de manière inconditionnelle. Les objectifs recherchés sont nombreux, et parfois divergents suivant les projets : réduire la grande pauvreté, lutter contre la précarité, réduire les trappes à inactivité, libérer du salariat…

Pour clarifier un peu le débat, je propose de prendre le sujet à l’envers, c’est-à-dire vous donner quelques repères pour savoir pourquoi quelqu’un peut se retrouver contre le revenu de base :

Si vous êtes contre l’uberisation de la société, méfiez-vous :

Dans sa version libérale, le revenu de base est un instrument de choc de simplification de la protection sociale. Le principe est simple : on garantit le versement de 500€ à tous les citoyens, de la majorité à la mort, ce qui permet en parallèle de simplifier drastiquement le système de protection sociale : disparition des allocations chômages et du régime général de retraite en particulier. Les avantages attendus : simplification administrative pour les entreprises, lisibilité pour les citoyens, socle de protection pour les demandeurs d’emploi pendant les périodes non travaillées. Cela doit aussi réduire les « trappes à inactivité », comme ce qu’ambitionnait de faire le RSA : comme l’aide est versée à tous tout le temps, pas d’effet de seuil, la reprise d’un boulot, même sous-payé, n’est pas désincitative. Et comme le montant envisagé est trop faible pour vivre de façon confortable, les gens restent motivés à rechercher un emploi. D’un autre côté, cela s’articule bien avec les nouvelles variantes du travail indépendant nées dans la foulée de la création du statut d’autoentrepreneur : il devient plus facile de jongler entre les prestations de service avec ce filet de sécurité inconditionnel. Et en prime, on fait d’une pierre deux coups : on fait des économies en permettant de réduire les effectifs de pôle emploi, des administrations en charge des retraites, etc… Tout devient plus « fluide ». Dans ce nouveau cadre, les individus pourront se constituer, à partir d’un socle commun, des trajectoires professionnelles mais aussi des « paniers » de protection sociale à la carte : assurances santé, retraites par capitalisation… Et là, on voit bien que cette proposition consiste en fait en un parachèvement du paradigme libéral : moins d’État, plus de place aux décisions des individus dans un grand marché libre. Cette vision laisse de côté les problématiques d’inégalités sociales et culturelles primaires, la fracture entre les initiés et les marginaux. Pas étonnant que le revenu de base donne des boutons aux économistes d’Attac, qui voient un diable lubrique et ricanant se dissimuler grossièrement derrière le marketing de l’avancée sociale.

Si vous êtes contre l’assistanat, réfléchissez-y à deux fois :

Dans sa version de gauche, l’un des principaux objectifs du revenu de base est d’émanciper les individus des mécanismes d’oppression du marché du travail. Et cela veut bien dire du coup… Faire de tous les citoyens des assistés. L’économiste Charles Wyploz, dans son article publié sur Télos, décrit ce qu’il semble identifier comme une faille du revenu de base : « un revenu est aussi une incitation à travailler et à faire des efforts pour l’obtenir, et encore plus d’efforts pour en obtenir plus. Il s’agit bien sûr de se lever le matin et d’aller au travail, mais aussi d’essayer d’être performant et de coopérer avec les collègues et la hiérarchie. Il s’agit aussi de se former, de faire des études, de continuer à progresser tout au long de sa carrière, si possible d’être innovant et de saisir des opportunités. Si le RBU coupe le lien entre revenu et efforts, il y aura moins, ou pas, d’efforts. ». Charles Wyploz redoute de voir la valeur travail remise en cause. Si l’effet désincitatif du revenu de base peut être relativisé, ce qu’il faut bien voir, c’est que cette démobilisation est un objectif recherché par les promoteurs de gauche du revenu de base ! Le revenu de base doit en effet transformer en profondeur du marché du travail : un revenu universel,  calibré entre 800 et 2000 €, doit faire disparaître les jobs sous-payés et les « métiers à la con » : les partisans du revenu de base supposent que les personnes demandeuses d’emploi aujourd’hui contraintes de prendre des emplois précaires et sous-payés seront alors libres de refuser l’exploitation salariale. Mais même au-delà des petits salariés, les membres des classes moyennes déprimés par leur « boulot à la con » seraient plus facilement tentés de tout envoyer balader en sachant qu’ils auront toujours un filet de sécurité pour subvenir à leur besoin… À quoi bon perdre son temps à pondre des powerpoints pour un connard dépressif, alors que l’on peut se lancer dans l’artisanat ou l’agriculture de proximité, écrire un livre, bref, faire un truc de sa vie ? En se situant dans un marché du travail « cloisonné », le revenu de base devrait donc conduire les employeurs à revaloriser les salaires des métiers véritablement utiles (éboueurs, balayeurs, aides-soignants, etc), pour attirer la main d’œuvre, et faire disparaître les « métiers à la con » (consultants en stratégie de conseil stratégiques et autres avatars de la bureaucratisation de la société), qui ne trouveraient plus preneurs. Dans cette perspective, le revenu de base se conçoit comme un instrument d’assainissement du marché du travail. Dans une version encore plus radicale, prônée par Bernard Friot et le réseau salariat, le projet est de remplacer complètement le marché du travail, par une généralisation à l’ensemble de la société du modèle de la sécurité sociale et de la fonction publique. On parle alors de salaire à vie. Donc, il faut bien comprendre que le revenu de base, dans sa conception de gauche, ne « néglige » pas le risque lié à l’assistanat. Il l’assume complètement, et même l’appelle de ses vœux.

Un problème de fuites ?

Au-delà de ces sujets d’options politiques, se pose une question toute simple : est-ce que ce projet est réaliste ? Peut-on vraiment le mettre en place dans la vraie vie du vrai monde des vraies gens? Je laisse ici de côté la question du chiffrage et du financement, qui a fait l’objet de beaucoup de développements dans les articles qui sortent en ce moment sur le sujet, pour aborder la question des fuites. En gros, on reproche à l’idée du revenu de base de ne fonctionner que dans un modèle d’économie fermée, non fluide. Dès que l’on se situe dans une économie de marché ouverte, les choses se compliquent. Le revenu de base est en effet menacé par deux types de fuites :

  1. La fuite par l’inflation : on attend du revenu de base qu’il réduise la pauvreté, soutienne les personnes sans ressources. Mais l’effet attendu ne serait que transitoire dans une économie de marché. Les employeurs et les producteurs ne sont pas nés de la dernière averse. S’ils voient que les plus pauvres se voient dotés de X00€ de pouvoir d’achat supplémentaire par mois, ils vont diminuer les salaires et/ou augmenter leurs prix. C’est un peu l’« effet APL » : si je donne une allocation logement aux gens, les proprios vont être incités à augmenter les loyers. Classique. Sur le long terme, non seulement on sera tous morts, mais en plus, notre revenu universel nous servira juste à couvrir nos achats de chocolatines.
  2. La fuite par l’étranger : c’est un peu la sanction internationale des marchés. Admettons que le Général de Gauche arrive au pouvoir et instaure un revenu universel de 1500€. Pour tous. C’est le bordel, on ne trouve plus personne pour venir récurer les chiottes pour un salaire de misère, et de moins en moins de diplômés intéressés par le déploiement stratégique de solutions lean in-business d’optimisation organisationnelle B to B. Que faire ? C’est très simple, soit on délocalise la production à l’étranger, soit on recrute des étrangers, au besoin au black. On aboutit donc d’un côté à une fuite des capitaux, des disparitions de boites, et de l’autre au développement d’un sous-salariat exploité et méprisé par les citoyens bénéficiant du revenu soi-disant universel. Bref, c’est pas la folie.

Dans un tel contexte, on peut en tirer deux conclusions, fondamentalement antagonistes : 1) le revenu de base est une utopie irréaliste, au mieux inutile, au pire néfaste pour la compétitivité de l’économie et le bien-être des citoyens (c’est le diagnostic « gauche de marché »). 2) le revenu de base ne peut se concevoir que si l’on envisage méthodiquement de changer le système politique de pilotage de l’économie : c’est à dire soit prévoir de remplacer le marché du travail, soit prévoir de ne plus mesurer l’efficacité économique au regard de la croissance du PIB ou du nombre d’entreprises installées sur le territoire et d’emplois créés (c’est le diagnostic « gauche révolutionnaire »). Chacune des deux approches peut se justifier et s’argumenter. Je vous laisse choisir en votre âme et conscience…

En fait, le pire qui pourrait arriver au revenu de base, ce serait de ne pas être conscient de ces deux angles de lecture, et faire passer un projet de « revenu universel » à la moulinette institutionnelle française : beaucoup d’allers-retours, de compromis, de versions successives, et à l’arrivée un truc assez informe, usine à gaz, complètement incompréhensible, qui ne remplace rien et s’ajoute à tout avec plus ou moins de bonheur. Bon, on ne va pas se mentir, c’est l’option la plus probable. Sauf si…

Raymond Perec, poseur de base à « C’est quoi la Gauche ».

 

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