Réflexions

La misère rend con !

Ma voisine pense que le type qui dort devant sa porte ne mérite pas son aide. Pourquoi ? Pas parce que c’est un soudanais, un syrien ou un roumain quelconque. Non, c’est un bon clochard français dans les règles de l’art. Il boit son litron de villageoise et il y a quelques années il aurait fumé des gauloises.

Ma voisine ne veut pas aider le type qui dort devant sa porte parce que, m’assure-t-elle, « c’est un sale con » et « un odieux personnage » (pour une brève introduction au taux de cons dans la société, voir ici). Il faut dire que la dernière fois qu’elle l’a croisé, il a débité des insanités incohérentes impliquant une description assez détaillée de ses excréments et a terminé la conversation par des gestes obscènes.

La misère rend odieux

Ma voisine a-t-elle tort ? Non, ma voisine n’a pas tort. Ce type qui dort devant sa porte est un sale con et un odieux personnage. Ce n’est pas parce qu’il est pauvre (et à la rue) qu’il ne faut pas avoir le courage de le dire. Les gens misérables ont le droit d’être traités de cons quand ils en sont et de salauds quand ils en sont. Parce que les gens misérables sont des êtres humains, ils doivent être jugés selon les critères moraux avec lesquels on juge les êtres humains. C’est selon moi une manière de ne pas les rabaisser par une compassion mielleuse et mal placée, c’est accepter leur dignité d’être humain (ce qui, comme le rappelle Raymond Perec ici, est au cœur de nos valeurs).

L’auteur de ces lignes ne pense certainement pas que tous les pauvres sont des sales cons (il ne pense pas non plus que tous les riches sont des sales cons). Mais en revanche, il est convaincu que la misère pèse sur les êtres humains. Quand on en est réduit à un combat permanent pour sa survie, pour maintenir ses moyens de subsistance, on met son corps et son esprit dans un tel état de tension que l’on a de fortes chances d’oublier ses manières, les convenances, voire l’empathie ou même la capacité de communiquer. Plus exactement, il faut être un Saint pour parvenir à écarter la pression de la survie et conserver suffisamment de retenue pour ne pas sombrer dans la hargne et l’invective. J’ai une admiration infinie pour ceux et celles qui résistent à la misère et ont la force de rester polis, convenables, souriants…

Mais dans la plupart des cas, la misère rend odieux. Regardons les choses en face, le meilleur d’entre nous est plus prompt à l’agacement et à l’irritation, à l’énervement et à l’emportement, voire à l’insulte et aux propos blessants quand il est mal dans sa peau. Combien d’entre nous ont eu des comportements déplacés quand ils étaient sous l’emprise de la fatigue ou de la faim ? Combien d’entre nous se sont emportés contre quelqu’un alors que la cause de leur énervement était autre (quelqu’un d’autre, un phénomène extérieur, de la tristesse…) ?

Alors oui, le type qui dort devant chez ma voisine est un sale con. Mais il est fort possible que ce soit un sale con parce qu’il est pauvre.

Figurez-vous que le type qui dort devant chez ma voisine fonctionne de la même manière que vous et moi (et oui, ça peut en étonner certains, mais il est humain) : quand il est fatigué, quand il a faim, quand il a mal, il est plus désagréable que quand il a bien dormi, bien mangé et qu’il est en pleine forme. Et figurez-vous aussi qu’il est plus fatigué, a plus faim et plus mal que vous et moi. Il est plus fatigué, il a plus faim et a plus mal que vous et moi ne pouvons simplement l’imaginer. Il atteint des niveaux de douleur et d’inconfort que nous ne pouvons même pas concevoir. « J’ai faim », « j’ai soif », « j’ai sommeil » ont pour lui un sens qu’ils n’auront (je l’espère) jamais pour nous. Ce n’est même plus son confort qui est en jeu, c’est sa survie.

Il arrive à l’auteur de ces lignes d’avoir faim (parce que je retarde ma pause déjeuner, pour finir quelque-chose au bureau) ; ou même parfois d’être fatigué (parce que je travaille tard) ; ou encore d’avoir froid (parce que j’ai enfilé un manteau trop léger). Mais jamais mon esprit n’est tout entier submergé par ces sensations. Pourquoi ? Tout d’abord parce que j’ai raisonnablement faim ou froid, parce que je suis fatigué et pas épuisé. Ensuite parce que je sais que ces états sont temporaires. Mon esprit s’échappe des griffes de la souffrance parce que je sais qu’elle sera de courte durée. Ce n’est même pas de l’espoir, c’est une certitude. Quel que soit mon niveau de faim ou de fatigue, je sais qu’à la fin de la journée je vais rentrer chez moi, manger une cuisse de poulet et dormir dans mon lit.

Le type qui dort devant chez ma voisine n’a pas cette perspective. Il n’a peut-être même plus d’espoir. Son esprit est tout entier envahi par la souffrance et par l’impérieuse quête de s’arracher à elle. Sa survie, voilà sa seule pensée. Il est humain, oui, comme vous et moi, mais il n’a plus le temps pour des pensées humaines, il n’en a plus le luxe. Alors oui, son comportement est insupportable et sa souffrance ne l’excuse pas : quand il oublie qu’il est humain et qu’il oublie que ma voisine est humaine, il est coupable. Et s’il l’insulte, la frappe ou lui vole sa cuisse de poulet, il faut le punir.

Mais nous, nous qui avons le temps de penser à autre chose qu’à notre survie, nous savons que la misère est la cause de son comportement. Pas une excuse, mais une explication (l’auteur de ces lignes reviendra ultérieurement, parce que ça lui tient à cœur, sur la différence entre excuse et explication). Nous savons donc que si nous supprimons la misère il y a de fortes chances pour que nous supprimions les actions nuisibles qu’elle cause. Nous savons qui si nous aidons le type qui dort devant chez ma voisine, nous aurons de fortes chances de transformer un sale con en mec banal.

Le comportement de ce type est inexcusable, mais il est explicable ; et comme il est explicable, on peut sans doute faire quelque-chose pour le modifier.

Si ma voisine était une Sainte…

Si ma voisine était une Sainte, elle se rappellerait de toute les fois où elle-même se comporte mal parce qu’elle est fatiguée ou qu’elle a mal aux pieds et elle n’en voudrait pas au pauvre type qui dort devant chez elle, elle ne le condamnerait pas (Jean 8:1-11). Et si elle était plus qu’une Sainte, elle aiderait le pauvre type qui dort en bas de chez elle, elle lui ouvrirait sa porte, elle lui offrirait de se laver chez elle pendant qu’elle lui ouvre son garde-manger pour partager avec lui son pain…

Mais ma voisine n’est pas une Sainte, elle est un être humain, comme celui qui dort devant chez elle. Elle a ses propres problèmes, qui pèsent sur son esprit, elle n’a pas grand-chose à partager (même si elle n’est pas pauvre).

Par ailleurs, on ne sait pas comment réagirait cet homme qui dort devant chez elle si ma voisine lui offrait son aide. Il pourrait mal le prendre, il pourrait être violent, il pourrait tout casser dans la maison… La misère a tant rongé son esprit qu’il pourrait avoir peur de la main qu’on lui tend. Et ma voisine le sait, même inconsciemment, même confusément. Et elle a raison d’avoir peur que cet homme devenu sale con lui morde la main. Alors elle ne la tend pas et c’est humain.

Quand bien même ma voisine arriverait à surmonter le fait que cet homme en face d’elle est un sale con, elle ne pourrait pas, à elle seule, supprimer la cause de son malheur. Elle pourrait peut-être alléger son fardeau, mais ce n’est même pas sûr. Le résultat pourrait être désastreux pour elle, pour lui, pour quelqu’un d’autre… Ma voisine n’est pas formée pour prendre en charge ses semblables qui sont dans des situations de détresse aiguës, elle ne sait pas le faire.

Et les hommes signèrent un Contrat Social

Mais ma voisine a de la chance (et le type qui dort devant chez elle aussi). Nous avons inventé la société.

Ma voisine n’a pas à porter toute la misère du type qui dort devant sa porte sur ses frêles épaules. Pourquoi ? Parce que nous sommes plusieurs. Que dis-je, parce que nous sommes très TRÈS nombreux (sur un autre sujet où le nombre suffit à « digérer » les événements, voir ici). Et comme nous sommes très très nombreux nous pouvons nous partager les tâches et nous spécialiser. Nous pouvons partager le fardeau. Comme nous sommes une société, une collectivité, ma voisine n’a pas besoin de recueillir elle-même le pauvre type qui dort devant chez elle. Il lui suffit d’appeler le SAMU Social, ou toute autre structure dédiée, et la collectivité prendra en charge le pauvre type, pour son bien et celui de ma voisine.

Dans une société, le collectif vient suppléer l’individu pour réaliser à sa place les tâches qu’il est trop faible pour accomplir seul. Ainsi nous payons tous des impôts pour mettre en place des structures qui viennent en aide à ceux d’entre nous qui sombrent dans la misère et risquent de devenir des sales cons.

Pourquoi ? Parce que nous savons deux choses : que les pauvres types sont bien souvent des sales cons parce qu’ils sont pauvres ; que la vie est plus confortable pour tous si le taux de cons dans la société baisse. Comme nous savons tous ça, y compris ma voisine, nous consacrons une part significative de nos efforts à éviter que la misère ne frappe nos semblables et nous aidons, en tant que société, les plus misérables et les plus fragiles d’entre nous.

Et ceci fait bien entendu l’objet d’un large consensus. Tout le monde comprend facilement qu’il est dans l’intérêt de tous d’aider les plus pauvres. Pas parce qu’ils le méritent, pas parce qu’ils sont sympas, mais parce qu’ils sont là. Personne ne pense qu’il faut priver des minima sociaux les gens qui ne travaillent pas, personne n’incendie les centres d’accueil pour SDF, personne ne rêve de la fin de la CMU et de l’AME.

Bien entendu il y a des débats, sur les paramètres, les modalités, les montants, mais tout le monde est d’accord : on ne laisse pas crever ses semblables, ni devant sa porte, ni en méditerranée. Pourquoi ? D’abord parce que nous ne sommes pas des sales cons, ensuite parce que nous savons que la misère génère des sales cons et que les sales cons qui n’ont rien à perdre et peur de mourir sont violents, odieux, sales et qu’ils pourrissent la vie de tout le monde (en plus de crever à petit feu sur les trottoirs). Comme nous ne sommes pas misérables, comme nous sommes détachés de la préoccupation de notre propre survie, nous savons que notre intérêt bien compris est de détacher les autres de la préoccupation de leur propre survie.

Non ?…

Ah non, en fait non… Ma voisine ne veut pas ouvrir la porte au type qui dort devant chez elle, elle ne veut pas l’aider elle-même, mais elle ne veut pas non plus que quelqu’un d’autre le fasse. Elle trouve que ce type est juste un sale con. Elle ne veut pas que ses impôts « à elle » financent des centres d’hébergement d’urgence ou des travailleurs sociaux. Elle est contre la culture de l’assistanat, contre les minima sociaux, contre la CMU et l’AME.

Là est l’erreur de ma voisine : en refusant que la société prenne en charge ce type, en refusant de contribuer à l’effort collectif qui permet de limiter le nombre de gens que la misère transforme en sales cons, elle croit se protéger et se défendre. Elle croît donner une bonne leçon au pauvre type, l’inciter à se sortir les doigts de là où ils traînent pour se mettre au boulot ! Et si il ne le fait pas, tant pis…

Ce qu’elle oublie, ma voisine, c’est qu’en se comportant ainsi, non seulement elle pourrit la vie du type qui dort devant chez elle mais elle pourrit également sa propre vie. En agissant de la sorte elle fait peser sur elle, directement, une charge qu’elle ne peut pas assumer. Parce qu’elle ne milite pas pour que la société prenne en charge le type qui dort devant chez elle, elle se retrouve seule face à lui et il l’insulte. La prochaine fois peut-être qu’il la bousculera ou volera son sac. Il faudra le punir, sans hésiter, à la hauteur de sa faute. Mais n’aurait-on pas pu économiser une faute et une punition en évitant la misère et la prolifération des sales cons ?…

Je ne demande pas à ma voisine d’être une Sainte, mais je voudrais qu’elle comprenne que les explications ne sont pas des excuses et que comprendre les causes permet de lutter contre les maux. Je ne demande pas à ma voisine d’être une Sainte, mais je voudrais qu’elle comprenne que la misère du type qui dort devant chez elle ne participe pas de son bonheur à elle. Je ne demande pas à ma voisine d’être une Sainte, mais je voudrais qu’elle comprenne que si la société prend soin des plus nécessiteux ce n’est pas simplement pour leur bien, mais c’est pour le bien de tous.

Je ne demande pas à ma voisine d’être une Sainte…mais je trouve qu’elle pourrait faire un effort !

Fantassin, responsable de la fête des voisins de « C’est quoi la Gauche ».

 

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