Réflexions

Le progrès : oui mais lequel ?

Huchu Fuchu s’est récemment exprimé (ici), dans le prolongement de Saladin (), sur la nécessité pour la gauche de revendiquer et d’obtenir le monopole des idées progressistes. Petit tour d’horizon du progrès que l’on veut.

C’est quoi la gauche ? Le progrès. C’est quoi le progrès ?

Les anciens diront que c’est un retour à un âge d’or ayant existé ou idéalisé. Les modernes que le progrès est synonyme d’innovation. Dans les deux cas, le progrès tend vers un idéal, passé ou futur. Cet idéal peut donc être représenté, tantôt dans l’histoire, tantôt dans l’utopie. Toujours dans les deux cas, il est question de choix. Si l’Histoire est une science, elle n’en demeure pas moins sujet de controverses. L’âge d’or (La France du Général, notre bonne vieille France, la France de toujours) est une vue de l’esprit, une construction intellectuelle. Il n’y a pas de Panthéon tout fait. Comme disait Sartre, on choisit ses morts.

En cela les progrès se rejoignent, il s’agit donc bien toujours d’une utopie tournée vers une certaine idée du passé ou vers une certaine idée du futur. Et que chacun se rassure, il n’y a pas qu’en matière littéraire, politique ou sociale que cette opposition dans la conception du progrès existe. Aucune esthétique n’y échappe, à commencer par le rap qui a vu fleurir sur la poitrine des amateurs le slogan « Le rap c’était mieux avant ». Un phénomène auquel Arte radio s’est d’ailleurs intéressé.

La gauche c’est mieux demain ?

Du moins on l’espère ! Car l’opposition entre l’idéal vers lequel il faut tendre tiraille également à gauche. Si la gauche se réclame du progrès, elle n’en demeure pas moins investie d’une certaine responsabilité vis-à-vis des progrès acquis et que la réaction menace. Vous pensiez que les droits sociaux, démocratiques, l’interruption volontaire de grossesse (IVG), la peine de mort, les droits des femmes, la liberté d’opinion politique ou religieuse étaient fermement ancrées et indestructibles ? Tout cela continue de faire débat. Donc il importe évidemment de défendre et de consolider ce qui hier était un progrès et que l’on considère aujourd’hui pour acquis.

Mais cela ne suffit pas. L’ordre des choses, comme le disait Léon BLUM, mérite encore d’être amélioré. Le combat ne fait que commencer. Consolider l’existant est une chose. Mais l’existant permet la grande exclusion qui rend con, sur le marché du travail trop nombreux sont ceux qui galèrent. Avant il n’y avait pas de chômeurs alors pourquoi ne pas remonter le temps ? Tout ça c’est « la faute à l’Europe » et à l’Euro, donc revenons au Franc ! C’est vrai que c’était mieux avant, quand l’espérance de vie était plus basse, quand la retraite et la vieillesse faisaient peser un lourd fardeau sur les enfants car la pauvreté touchait les aînés. C’était mieux avant quand les femmes ne votaient pas, que les homos ne pouvaient pas se marier, que le Sida n’existait pas. Ce progrès là est un retour en arrière, c’est une régression. Ce que veut le peuple de gauche c’est améliorer les conditions de vie des femmes et des hommes. Le progrès est un moyen au service de l’humanisme.

Le progrès pour quoi faire ?

La condition pour que l’on puisse parler de progrès, c’est que « l’après » soit mieux que « l’avant ». Pour une conscience de gauche, il n’y a rien qui puisse améliorer la condition humaine qui ne doive être écarté. Il n’y a pas de hiérarchie dans le malheur ou les souffrances, elles se valent toutes et doivent toutes être prises en compte. Et parmi ces souffrances qui peuvent être physiques ou psychologiques, il n’est pas question d’écarter la souffrance de ceux qui se sentent rejetés ou exclus parce qu’ils sont différents et qu’on ne veut pas d’eux. « Aide-toi et le ciel t’aidera », « Aime la France et la France t’aimera ». Voilà ce que rétorquent certains dont le seul mal qu’ils ont eu à connaître est de s’être donné la peine de naître Français.

Le progrès fait peur. Qu’il soit technique ou social, il renferme toujours en lui la possibilité d’avoir des effets néfastes. L’énergie nucléaire devait rendre son indépendance énergétique à la France. Nous sommes dépendants des pays où l’on extrait l’uranium, nos centrales sont vulnérables et vieillissantes, et les déchets radioactifs continueront de l’être longtemps après notre mort. Les organismes génétiquement modifiés (OGM) devaient permettre d’augmenter le rendement agricole pour nourrir davantage de bouches et de limiter l’utilisation de pesticides qui polluent nos sols, notre alimentation et l’eau que nous buvons. Nous réalisons qu’ils déstabilisent l’écosystème et qu’ils rendent les agriculteurs économiquement dépendants des firmes qui ont développé les semences.

Alors oui, tous les progrès ne sont pas nécessairement bons à prendre et il est parfois nécessaire de lutter contre des effets pervers que l’on ne mesurait pas initialement. Mais tous les progrès sont-ils risqués ? Faut-il sombrer dans l’immobilisme pour autant ? Il faut distinguer le progrès technique du progrès social.

Le premier peut influencer la nature. Pas le second. Du moins pas de façon immédiate. Il est vrai que l’invention des congés payés et la réduction du temps de travail a probablement été l’une des causes de l’avènement d’un tourisme de masses. Mais les congés payés et la réduction du temps de travail devaient-ils immanquablement conduire à cela et à menacer les littoraux ainsi que leur faune et leur flore ? Il n’était pas dit que les Français (et les autres !) utiliseraient leur temps libre ainsi. Et d’ailleurs, même si tous ceux qui travaillent jouissent des congés payés, tous ne peuvent partir en vacances au soleil, encore moins aux sports d’hiver (une étude Opinion Way révèle que 74 % des Français ne partent pas en vacances l’hiver). De façon ultra majoritaire en France, le temps libre est d’abord consacré à la télévision, la musique, la radio, internet, les écrans de manière générale, les activités sportives ou culturelles, la famille, les tâches domestiques, au bricolage, au jardinage. Autant de choses que l’on fait « chez soi » ou à côté. Les chanceux qui profitent des eaux turquoises de Ramatuelle l’été ou des sommets enneigés des Alpes l’hiver sont la minorité aisée. Toujours selon la même étude, plus d’un quart des Français déclarent ne jamais partir en vacances.

On n’arrête pas le progrès ?

Le progrès social n’enlève rien à ceux qui ont belle vie. Il ne peut que contribuer à l’augmentation du bonheur moyen. Qu’est-ce que cela enlève de ne pas mettre à mort un prisonnier coupable d’un homicide à ceux qui sont dans le droit chemin ? Qu’est-ce que cela enlève aux familles nombreuses et heureuses qu’une femme seule se fasse avorter car elle ne désire pas l’enfant qu’elle porte ou que deux personnes du même sexe puissent s’unir ? Il est des choses que l’on n’explique pas toujours. Cette peur irrationnelle d’améliorer la vie de son prochain en fait partie. Elle continuera longtemps d’interroger les consciences de gauche. Si vous faites comme moi et que vous devenez tel que je suis alors tout ira bien.

Le postulat de la gauche est que de nouveaux droits sont à conquérir. Hétérosexuel, j’ai manifesté dans la rue mon soutien au mariage pour tous. Je n’ai pas défendu de droit pour moi. Dans cet altruisme apparent, se cachait l’égoïsme de toute personne de gauche heureuse qui se sent plus heureuse encore quand les autres peuvent accéder au bonheur.

Partager le privilège d’être libre et d’avoir des droits avec ceux qui en ont moins ou n’en ont pas, c’est bien le seul plaisir qu’il y a à gauche. Car pour le reste, face à une promesse de sang et de larmes, la gauche n’a à offrir qu’une promesse de sueur. Le combat continue et le progrès ne doit pas s’arrêter.

Serge Armand, locomotive du progrès à « C’est quoi la Gauche ».

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