Culture & Confiture·Réflexions

Les jeux-vidéo sont-ils de droite? (1/5) Échec critique

Ce titre est scandaleusement putassier, mais ici on aime bien ça. Voilà c’est dit. Maintenant que je vous ai sur la page, nous allons quand-même pouvoir parler de choses intéressantes.

Pour filer la trollitude du titre, si je disposais d’une gazouille de 140 caractères pour faire un peu de ramdam, je pourrais livrer aux internets l’affirmation suivante : « les jeux vidéo, c’est quand même bien de droite ». Je laisserais la petite cocotte du buzz bouillonner un brin, et j’ajouterais de temps en temps quelques braises au foyer, du genre : « univers militaristes, compétition, domination et humiliation du vaincu, accumulation et collection : le game design, c’est de droite! » (à prononcer avec l’intonation d’un commentateur de Jité de Béhèffème pour plus d’effet). Hop, emballé, c’est pesé, haters gonna hate, comme disent les ricains, mais le job serait fait… J’aurais ensuite pu poursuivre vaillamment mon insatiable quête du clash qui tâche.

Seulement voilà. Je suis Raymond Pérec, j’écris à « C’est Quoi la Gauche« , j’ai un passif de gamer et je ne peux pas me contenter de cela. Ce sujet mérite en effet bien plus que 140 caractères et quelques insultes électroniques. Parce qu’il est à la fois ignoré, passionnant et diablement complexe. Désormais, à l’âge de 21 ans, un jeune aura passé près de dix mille heures à jouer devant un écran, soit autant de temps qu’au collège et au lycée. Aujourd’hui, les jeux-vidéo font pleinement partie de notre vie, et ils auront accompagné l’enfance de bientôt deux générations d’électeurs. Une bonne raison de s’essayer à une critique politique des jeux-vidéo. Et quand je parle de critique politique, je veux sortir des marronniers du type « les jeux-vidéos rendent-t-ils nos enfants violents ? », « les joueurs sont-ils des gros machos frustrés » ? « Vaut-il mieux laisser son ado jouer aux meuporgues ou regarder les Ch’tis à Mykonos ? », « Pokémon Go rend-il con ? », pour s’attaquer à une exploration du ou des messages véhiculés par ce média. Ce qui, au final, peut conduire effectivement à se demander : les jeux-vidéo sont-ils de droite ?…

Bon, là je vous vois venir à des kilomètres : les jeux c’est du divertissement, voilà bien un caprice de bobo transgenre féministe oisif rive-gauche coincé du cul bien-pensant que de parler de jeux « de droite », le but de ces productions est tout simplement de nous amuser, sans se prendre la tête et sans chercher à diffuser un message partisan. Les rares sondages réalisés sur cette question montrent en effet que les goûts vidéoludiques ne sont absolument pas liés aux opinions politiques des joueurs. Les plus gros consommateurs de jeux-vidéos seraient d’ailleurs de gauche ! Et on pourrait par exemple trouver ridicule d’attaquer un jeu vidéo pour révisionnisme historique sous prétexte qu’il présente la révolution comme un épisode sanglant (un gars bien informé précisait bien que c’est très loin d’un dîner de gala).

Alors pourquoi chercher partout la politique me demanderez-vous ? Eh bien parce qu’elle se niche effectivement partout. Tout est politique les amis, et a fortiori les contenus culturels, dont les jeux vidéo font évidemment pleinement partie. Dans l’affaire « Assassin’s Creed Unity » (2014) à laquelle je fais référence plus haut, qui a eu au final l’attitude la plus critiquable ? Jean-Luc Mélenchon qui a dénoncé la « propagande » du jeu sur la base d’une seule bande-annonce ne montrant rien du jeu lui-même ? Ou l’éditeur Ubisoft qui a choisi dès le départ de communiquer sur le fait que son jeu ne véhiculait absolument aucun message ? Les grands éditeurs de jeux s’efforcent en effet à tout prix d’éviter de publier des produits « clivants ». Ils veulent rassembler un maximum de consommateurs autour de leur production, qui se doit d’être consensuelle. Donc les événements historiques ou politiques abordés par les jeux constituent pour les éditeurs des « toiles de fonds » sur lesquelles ils ne veulent pas développer de discours politique explicite. Mais cette position ne tient pas, car même l’absence de discours constitue, en creux, une prise de position. Même et surtout pour le jeu vidéo, qui constitue l’un des médias les plus « impactants », puisqu’il inscrit l’implication du joueur au cœur de son identité. Si un film peut continuer de se dérouler pendant que le spectateur se prépare une choucroute alsacienne (pour la recette, c’est ici), le jeu ne peut se poursuivre véritablement que si le joueur a la manette en main et donne sa quasi entière attention aux mécanismes de gameplay.

Les jeux vidéo, qui contribuent à former nos chères têtes blondes, mais aussi aident les grands enfants que nous sommes à oublier nos soucis et mettre notre cerveau en mode « disponible » le temps d’une partie, développent chacun une vision du monde, véhiculent un message, une morale, une leçon de vie. Bon, je ne vais pas vous lâcher de scoop, les jeux vidéo sont avant tout… des jeux. Ils en adoptent la principale fonction, qui est l’apprentissage. Le jeu peut se définir comme une simulation d’action. Les hommes se construisent des univers fictionnels, des sortes de petits mondes simplifiés avec leurs règles propres bien délimitées, dans lesquels l’enfant (ou l’adulte) peut expérimenter l’action. Les joueurs se servent de l’univers simulé pour expérimenter la lutte, la chasse, la défaite, le bluff, la trahison, l’entraide, bref la plupart des facettes de la vie sociale. Avec le jeu vidéo s’ajoutent des moyens technologiques permettant d’appuyer le dispositif ludique d’une complexité qui apporte une couche de fascination et de suspension d’incrédulité. Enfin les mécanismes du jeu-vidéo permettent d’y inclure une dimension narrative riche et complexe. Tout cela combiné nous donne une sorte d’arme d’instruction massive… Les jeux vidéo ont une esthétique et des mécanismes ludiques permettant une immersion sans effort dans le dispositif, et des mécaniques suffisamment complexes pour pouvoir diffuser un grand nombre d’informations.

Lorsque ces contenus culturels sont produits par une industrie, il est naturel qu’ils soient imprégnés de l’environnement économique, politique et culturel dans lequel ils sont conçus. En ce sens, ils sont vecteurs d’idéologie. Il est donc important de développer un regard critique sur les œuvres culturelles qui nous sont présentées. Il est à ce titre dommage que la critique vidéoludique mette en avant un examen qui se veut avant tout technique des bons et mauvais points d’un jeu, sans approfondir l’étude des messages véhiculés par l’œuvre. Il y a bien quelques exceptions mais cela reste très minoritaire, et souvent thématiquement spécialisé. La presse jeu-vidéo conserve malheureusement une ligne éditoriale encore bien plus proche de magazines de type Auto-plus que de magazines culturels de type Première, Les Inrocks ou Le magazine littéraire.

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Puisque le territoire est encore une relative terra incognita, allons défricher le terrain (comme dans le bon vieux The Settlers) ! « C’est quoi la Gauche » va donc vous proposer une analyse critique de l’idéologie des jeux-vidéo. Attention, comme nous aurons l’occasion de le voir, la production vidéoludique est aujourd’hui foisonnante et son contenu est devenu très diversifié, grâce notamment à l’émergence récente d’une scène indépendante. Il nous faudra donc plusieurs papiers pour (commencer à) faire le tour de cette épineuse question.

Je m’attacherai dans un premier temps à analyser la logique esthétique historiquement dominante dans l’industrie du jeu-vidéo. Je décrirai en quoi l’industrie du jeu-vidéo se retrouve à véhiculer dans la majorité de sa production une « idéologie », c’est à dire la vision du monde, qui découle logiquement des valeurs incarnées par les acteurs économiques et politiques dominants. Je prendrai pour cela quelques exemples de jeux auquel j’ai eu l’occasion de jouer (et si je ne fais pas justice à votre jeu préféré, n’hésitez pas à nous le faire savoir, sur les internets ou ici). Quelle est donc « l’idéologie » portée par le jeu-vidéo ? Pour le savoir, rendez-vous au prochain épisode

D’ici là les amis, prenez soin de vous.

Raymond Perec, joueur de l’extrême à « C’est quoi la Gauche ».

 

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