Crochet du gauche·Réflexions

A Gauche sur le périphérique

Trump et Brexit

« Yes we did ! » s’exclamait Barack Obama, le 10 Janvier 2017, en clôture de son deuxième et dernier mandat, répondant à son « Yes we can » de campagne. Mais l’ont-ils vraiment fait ? « Est-ce que tu crois qu’ils l’ont fait ? »

Oui, ils l’ont fait, pour partie. C’est par un remède de cheval keynésien qu’ont été obtenus, entre autres, un taux de croissance de + 2,4% en 2015, alors qu’il était de -2,8% en 2009 et un taux de chômage divisé par deux, sur ces mêmes sept ans. Ces années, c’est aussi une réforme fondamentale de la protection sociale nord-américaine, l’ObamaCare, engagée contre les vents et marrées du congrès. Une avancée herculéenne, même s’il y a des défauts de jeunesse.

Oui, ils l’ont fait, mais nombreux sont ceux qui n’en ont pas bénéficié. La réussite économique et sociale n’est que partielle, n’oublions pas qu’Obama n’a cessé de ferrailler contre un Congrès hostile. L’administration Obama n’est pas parvenue à faire reculer les inégalités aux Etats-Unis. Etre un jeune américain à la peau noire attire toujours plus les balles (perdues, criminelles et policières) que les diplômes et les emplois. Le déclin des anciens territoires industriels ou ruraux n’a pas été enrayé. Quelle que soit leur couleur de peau, les populations continuent d’y trinquer. Des formes de misères s’installent que la protection sociale états-unienne ne peut amortir. C’est dans des territoires éloignés des grandes métropoles nord-américaines et tout particulièrement dans le Midwest désindustrialisé que Donald Trump a pu l’emporter, s’appuyant sur le ressentiment anti-élites. Pour la première fois en vingt ou trente ans,  certains de ces Etats n’ont pas voté Démocrate. Les grandes villes, elles, ont bénéficié de l’embellie économique insufflée par l’Etat. Elles ont majoritairement voté Hillary Clinton.

Penchons-nous, au Royaume-Uni, sur le vote en faveur du Brexit. Ce vote n’est pas londonien. Il est minoritaire, aussi, à Manchester, Liverpool, Leeds, Cardiff et Bristol. Mettons à part l’Écosse et l’Irlande du Nord : il y a le poids de la question pendante sur le positionnement dans ou hors du Royaume-Uni. Le vote pro-Brexit est majoritaire là où l’Europe reste perçue comme une charge et la mondialisation subie. Constat partagé : le pays est clivé.

Grossissons le trait, voulez-vous. En 2016, le vote de ces territoires éloignés des grands centres économiques a été le principal contributeur aux victoires Trump et pro-Brexit. Une influence qui en a surpris plus d’un. A Gauche en France, nous serions bien avisés d’en tirer la leçon et dès lors, de nous tourner à nouveau vers cette France oubliée.

Une perte de terrain

C’est une définition qui agite beaucoup nos amis géographes, celle d’une « France périphérique ». Une France de classes moyennes, méprisée par tout un pan de la Gauche qui ne se donne plus la peine de lui parler et d’en parler.

Il ne s’agit pas de se laisser aller à une hiérarchie simpliste et provocante, celle que font le Front National, la « Droite républicaine » ou certains commentateurs ou universitaires en mal d’audience. Non, cette France périphérique ne souffre pas plus que la France des banlieues, pour qui demain c’est toujours loin alors que les années et les « plans Marshall » ambitieux et volontaristes passent. Je me plais à trouver que les paroles d’Akhenaton, Shurik’N et les autres portent toujours autant, mais c’est aussi un triste constat.

Ces territoires périphériques, ce sont des bonbonnes de gaz que la République a laissé monter en pression par son désengagement en dehors de quelques soupapes et surtout, par son incompréhension. Là où il y a un passé industriel, c’est une gauche socialiste qui s’est endormie et a oublié l’art du combat politique, engraissée de plusieurs années de présence électorale paternaliste et facile face à une Droite républicaine atone. Pour la plupart, les responsables n’ont su saisir que les problématiques quotidiennes et les affaires de petite corruption fermentaient, produisant un compost fertile à la pousse de cette mauvaise herbe qu’est l’extrême droite.

Ce sont des villes petites ou moyennes, nos campagnes et dans l’entre-deux, dont les populations ne bénéficient pas ou très peu des mécanismes économiques redistributifs de la mondialisation. Tout comme, je le pense, une majorité des votants du double-impact « trumpxit ».

Cette situation de relégation est un déterminant majeur du vote Front National, le parti le revendique lui-même. Il est possible de lire plus longuement à ce sujet, à charge bien sûr, le Petit manuel économique anti-FN, du collectif Ecolinks. Pour autant, en majorité, il ne s’agit pas d’un vote idéologiquement raciste, ni même d’un vote d’extrême droite convaincu. Il s’agit, en partie, d’un ancien vote de gauche, ouvrier, jadis alloué aux communistes, boutés hors de ces territoires par les socialistes en conquête. Les cadres montants de l’extrême droite éligible, sur le devant de la scène, au travail depuis 2002, Marine Le Pen, Louis Aliot et Florian Philippot l’ont bien compris et ont reconfiguré le discours du parti en conséquence. Leur discours protéiforme parle tout aussi bien à la France périphérique qu’à leurs électorats traditionnels, notamment racistes. Certains, notamment catholiques, tourneront peut-être leur vote vers la Droite façon à l’ancienne que nous réchauffe sans sourciller – désolé, il fallait la faire – le chef-cuistot Fillon, mais c’est je crois un électorat plutôt minoritaire dans ces territoires.

Il s’agit du vote des oubliés de la mondialisation, d’une peur du déclin et du déclassement, d’un désarroi et d’une dépression qui touchent même les plus jeunes. Il s’agit d’endroits qui n’attirent plus, où l’investissement public trop limité ne stimule ni ne compense un investissement privé absent et qui n’est plus, de surcroît et depuis longtemps, industriel et constitutif d’un tissu social ouvrier. Le vote de territoires où l’on ne croit plus, sauf exceptions charismatiques, en la classe politique et encore moins en l’Europe. Une envie d’exister en protestant, aussi et tout simplement, saisie au vol par l’extrême-droite. Un vote que la Gauche socialiste a perdu par son inconsistance.

Je ne suis pas géographe et je ne m’essaierai pas à produire ici une liste. Je connais cette France dans le Sud-est, au centre, le grand Est et le Nord, peut-être un peu moins dans l’Ouest ? Petites villes, villes moyennes, territoires ruraux, périurbains et que sais-je. Des endroits où l’on grandit peut-être différemment d’une jeunesse de grande ville en croissance, bercée de rêves d’Europe et réellement libre d’aller où bon lui semble. Ce sont pourtant des territoires qu’il faut comprendre et que l’on apprend très vite à aimer. Riches de notre Histoire et de nos paysages, comme l’a illustré Raymond Depardon (1, 2). Ils sont tout aussi constitutifs de la France et de son avenir que nos grandes villes, heureuses partisanes de la mondialisation. Heureuses aux frais, faut-il le rappeler, de leurs territoires périphériques.

Ce qu’il faut enfin garder à l’esprit, c’est que ces territoires constituent dans leur ensemble près du tiers du corps électoral de l’élection présidentielle et les élections législatives de 2017.

Retourne-t’-y battre !

Je n’ai pas de recette. En tous cas, pas toutes celles qu’il faudrait, loin s’en faut. J’en applique modestement certaines dans ma vie professionnelle, celle qui m’amène à parcourir ces territoires et je suis convaincu que ce ne sont pas là des causes perdues. Il y a une jeunesse, des potentiels économiques locaux, un environnement remarquable et reconnu, des savoirs-faire, le terreau pour une nouvelle industrie qui ne soit pas que celle des usines et pour une attractivité nouvelle.

Certes il y a beaucoup à faire, ce sont des terres de missions. La Gauche doit les réinvestir sinon la victoire lui échappera et l’extrême-droite continuera de progresser, ce que nous ne voulons pas (il est bon de le dire et de le répéter). Ces terres ne peuvent plus être considérées de second ou troisième rang politique. Il est peut-être plus aisé de se faire élire à l’un des fauteuils d’une grande ville acquise aux idées, disons, métropolitaines, mais la Gauche ne peut plus progresser ainsi.

Les partis de Gauche doivent travailler à faire émerger une classe politique locale de qualité, pugnace et renouvelée, indispensable à la conduite de projets, mais aussi d’une base militante présente sur le terrain. Les moyens et l’attention ne doivent plus être uniquement concentrés sur les grandes villes, les leaders de gauche doivent à nouveau parcourir ces fronts. Tout comme leurs aïeuls l’ont fait en des temps plus industrieux et propice à des mouvements collectifs, tel Jean Jaurès à Carmaux. Jean-Luc Mélenchon s’y est par exemple courageusement mais durement frotté en 2012, à l’occasion des législatives à Hénin-Beaumont, la ville-symbole frontiste. Dernièrement, Emmanuel Macron, ch’picard, y est venu déclamer devant une friterie devenue tribune d’un soir. Après tout la frite ça n’est pas que la fête, mais aussi la politique.

C’est un combat de chiffonnier, la Gauche ne joue pas ou plus sur du velours. « Je n’ai rien d’autre à promettre que du sang et des larmes », citons ce bon vieux Winston Churchill. Le combat sera dur, le combat sera long. Et il y aura là-bas dans la France périphérique plusieurs défaites pour la Gauche, à l’élection présidentielle puis aux élections législatives de 2017. Avant les victoires, avant la reconquête.

HuchuFuchu, Voyageur des périphériques pour « C’est Quoi la Gauche ».

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