Réflexions

Machines avant toute !

En ces dernières semaines préélectorales, face au rocambolesque l’envie vient parfois de prendre un peu le large. Faisons-cela, voulez-vous ? Conjuguons au futur.

Nous allons traiter de nos amis les robots, de l’intelligence artificielle et de leur supposée contribution à une fin du travail. Branchons-nous. Mais attention : il y aura beaucoup de questions, très peu de réponses.

Prophétie artificielle

Artificielle, l’intelligence, couplée à la dématérialisation et à une robotique humanoïde avancée, pourrait dépasser l’incidence qu’ont eue les progrès technologiques des premières révolutions industrielles sur la structuration de l’emploi. Et plus largement, sur nos sociétés et notre environnement au sens large, la biosphère.

Révolution ? Les concepts de troisième ou quatrième révolutions industrielles ont récemment émergé, pour le premier notamment popularisé par l’essayiste Jeremy Rifkin. Ils ne sont peut-être qu’une projection linéaire et technologiquement actualisée de l’Histoire. Ils ne sont peut-être pas à même de  traduire l’ampleur des évolutions à venir. Passons, nous ne nous y attarderons pas ici, allons au-delà. Allons aux confins de la prophétie scientiste et de la Science.

Certains tel Ray Kurzweil, génie proclamé, pensent que nous sommes à l’aube d’une « singularité », à l’aube d’un choc technologique tel qu’il serait propre à modifier purement et simplement la définition même de l’humain. Une ère « transhumaine » serait à venir, dans laquelle les frontières entre notre corps et notre esprit augmentés et les machines s’atténueraient.

Dans un tout autre sens que ne l’imaginait Friedrisch Nietzche, pourra-t-on bientôt s’exclamer que « Gott ist tot », Dieu est mort ? Car nous pourrions soit l’avoir tué en dépassant le seul fait d’être Sa création, soit être devenus nous aussi, humains, le Créateur dépassé par sa progéniture.

Dépassé, car d’autres tel Stephen Hawking s’alarment à l’inverse des risques que font porter le développement d’une intelligence artificielle complète et humanisée sur l’Humanité. Il n’est pas seul, plusieurs de ses confrères s’engagent sur la question, appuyés, financièrement, par le génial et puissant patron de Tesla, Elon Musk. Ce ne sont pas des conservateurs. La question qu’ils posent est, comment faire en sorteque nous maîtrisions le développement de nos intelligences artificielles pour s’assurer qu’elles ne soient jamais qu’au bénéfice de l’Humanité ? Pour ceux-là, un scénario Terminator avec en rôle-titre le Skynet de James Cameron créé dans la Silicon Valley est de l’ordre du probable, contre lequel il faut se prémunir.

En Europe, on citera notamment les travaux de Jean-Gabriel Ganascia, qui tendent à tempérer et poser le débat scientifique mais aussi politique, loin des exhortions et du show des gourous technologiques américains qui, ne soyons pas naïfs, ont aussi des visées commerciales.

L’intelligence artificielle nous emmène en tous cas, à grande vitesse, quelque part entre une croisée des chemins et un Big Bang des limites entre le vivant et le non-vivant, entre l’Homme et la machine.

L’avènement des machines

Conceptualisation, conception et construction de robots : la robotique a d’abord été cantonnée à la recherche, fondamentale ou appliquée dans un mouvement d’aller-retour avec un genre littéraire puis radiophonique et cinématographique, la Science-Fiction.

C’est elle, la première, qui nous dit ce qu’est un robot, par opposition à l’être humain. La conception de ce qu’est un robot en appelle en effet, chez la plupart d’entre nous, à une représentation empruntée de manière vulgarisée aux  écrits fondateurs d’Isaac Asimov et de ses trois lois de la robotique. On les reporte ici dans leur version originale :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger ;
  2. un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi ;
  3. un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Jugées imparfaites par Asimov lui-même, elles ont évoluées au gré de ses propres écrits, d’autres les ont modifiées, améliorées. Mais il reste que de nos jours encore, elles constituent un socle simple et compréhensible par chacun d’entre nous.

D’emblée, les penseurs de la robotique ont imaginé les relations entre robots et humains en termes de travail, de service voir de servitude. Tâches quotidiennes ou exceptionnelles, professionnelles ou ménagères, appel à une puissance de calcul, une puissance physique, un rendement, une précision augmentée, le travail en milieu hostile pour l’Homme : le robot s’inscrirait dans tous les temps sociaux.

Si l’industrie, la santé et l’armée (en infraction pour cette dernière aux trois lois fondatrices) intègrent le robot comme une « machine-outil » artificiellement intelligente depuis les années 90, le développement de la robotique de service ou de compagnie est plus récent.

Il s’est je crois d’abord fait au Japon car, en vertu du neuvième article de sa constitution (de temps à autre débattu, jamais remis en question), l’Etat nippon  « renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation ». Ainsi, il n’a jamais plus vu suite à la défaite de 45 se développer en son sein, dans un sens de synthèse économique et non conspirationniste, de complexe militaro-industriel. C’est ainsi une toute autre motivation que celle étatsunienne, incarnée par l’agence DARPA ou l’entreprise Boston Dynamics à ce jour propriété de Google, qui ont œuvré au développement de la robotique sur d’autres pans plus militaristes mais aussi en matière de motricité de nos amis mécaniques. Les films Robocop (1987) ou CHAPPiE (2015) sont assez stimulants, entre autres, sur la mise en question des applications de la robotique. 

Dans le civil, au Japon et au décollage du 21ème siècle, les robots Asimo (Advanced Step in Innovative MObility) d’Honda, Qrio pour Sony, Wakamaru pour Mitsubishi (trois des plus gros consortiums industriels japonais) présentèrent un condensé d’innovations facilement perceptible pour la première fois par le grand public et laissaient envisager à tout-un-chacun des applications nombreuses et variées. Il s’agit de robots humanoïdes, d’apparence sympathique bien éloignée des extraordinaires monstres métalliques de Boston Dynamics.

Accueillant ces avancées avec une bienveillance qui peut nous surprendre, les sociétés japonaises et sud-coréennes sont déjà bien plus intégrées par les robots que toutes autres au monde. En la matière, ces deux pays mènent encore la danse en matière de recherche fondamentale ou appliquée. Il en va de même pour les marchés mondiaux, promis à une forte croissance. Il n’en sera peut-être pas toujours ainsi : Chine, Europe et Etats-Unis progressent, parfois avec une clef d’entrée parfois plus militariste soutenue par notre florissante industrie de l’armement, mais pas uniquement. Citons l’entreprise SoftBank Robotics, ex-Aldebaran, notre cocorico international de la robotique humanoïde bienveillante qui développe Romeo, Nao et Pepper.

Il y a plus de dix ans, déjà, fait majeur, le ministère japonais de l’industrie, de l’économie et du commerce élaborait des directives visant à encadrer la proximité avec les humains et l’assistance médicale dans la conception des robots de services à la personne. Ces directives se fondaient sur la première Loi de la robotique conçue par I. Asimov. En Corée du Sud, à la même époque ce sont des plans de soutien à l’équipement robotique des ménages qui étaient expérimentés, tout comme l’on soutiendrait le développement du vélo électrique à coup de crédit d’impôt. Décalage.

Le robot compagnon, capable de divertir l’Homme ou de le soutenir lorsque la présence humaine fait défaut, tend à devenir dans ses versions les plus simples un bien de consommation courante au Japon et en Corée du Sud et bientôt dans nos pays, à l’image du Google Home – on s’amusera ou on s’effraiera des petites expériences réalisées sur ce dernier avec le vénérable algorithme d’intelligence artificielle cleverbot.

Les questionnements éthiques, économiques et sociétaux liés aux robots et plus encore à l’intelligence artificielle sont bien sûr nombreux et déjà actuels : remplacement de l’Homme au travail, conscience et prise de décision, humanisation de la machine, mécanisation de l’Homme.

La Gauche s’étant en grande partie inventée à l’aune des révolutions industrielles, il lui faut anticiper aujourd’hui sur ces évolutions majeures et les questions qu’elles soulèvent.

Travailleuses, travailleurs…

… les Robots vont-ils vous remplacer ?

C’est la première et plus ancienne des questions qui se pose lorsque l’on traite de manière politique des robots. Les innovations majeures évoquées plus-haut vont à la fois se porter créatrices d’emplois et en détruire. Assistera-t-on pour autant à un grand remplacement du travailleur humain par le robot ?

Deux visions, l’une optimiste et l’autre pessimiste, s’affronteront sur ce qui constituera un dilemme pour la Gauche. Il n’est pas anodin que cette question ait été évoquée jusqu’au second tour d’une primaire qui a vu s’affronter les socialistes Manuel Valls et Benoît Hamon. Ce dernier s’étant quelque peu fait étrillé sur sa proposition de « taxe robot » : Ah ! Ce vil promoteur d’un État vampirique qui irait jusqu’à sucer l’huile des machines intelligentes.

Les évaluations chiffrées alarmistes ou rassurantes sont en fait trop discordantes pour que l’on puisse s’en faire une idée ferme. On dit tout et son contraire. Mais à l’aune de quelques lectures qui m’ont plutôt convaincu (à lire par exemple : 1 ; 2 ; 3), le risque d’un chômage technologique massif me semble plus relever d’une crainte agitée que d’une projection réaliste. L’industrie s’est déjà transformée et le lien direct entre moyen humain et production s’est atténué. A grand coup de pinceau-brosse-poil-de-ragondin, la problématique est plus à l’adaptation de la main d’œuvre existante et future aux transformations majeures à venir. Comment s’assurer d’une formation professionnelle anticipée plutôt que rattrapée, comment ne pas laisser sur le carreau nos ouvriers et faire à ce qu’ils ne soient pas vite déclassés face à la transformation des tâches qu’il leur sera demandé d’accomplir ?

Le Japon et la Corée se caractérisent tous deux par un vieillissement démographique et des taux de natalité critiques. Parallèlement à une immigration de travail qui chagrine les esprits xénophobes locaux, la robotique y est envisagée comme une solution en matière de main d’œuvre, d’assistance robotique pour le maintien en situation d’employabilité physique (ah ! Turbiner sur le chantier jusqu’à ses 70 ans !). Ce type de solution commence d’être étudié en Europe par nos grands groupes industriels et de travaux. Il faut s’écarter de la conception antagoniste du travail humain et de l’application de solutions robotiques.

Quel que soit le secteur, le travail humain ne disparaîtra pas de si tôt, froidement abattu par un robot tueur. Mais il change et c’est déjà plus que perceptible. Ce serait une erreur que de s’arc-bouter sur la structure actuelle du travail : soyons à l’avant-garde d’une protection sociale ré-adaptée et non aux combats d’arrière-garde. Il faut anticiper sur les nouveaux paysages d’activité : disparition de tout un pan des métiers du transport de voyageurs, de caissier, voire maintenant de profession à valeur intellectuelle ajoutée comme traducteur, trader, comptable, etc. La Gauche doit dès à présent se poser la question des moyens à mettre en œuvre pour corriger les nouvelles formes d’inégalités qui ne manqueront pas de naître de l’évolution du travail et notamment celles liées à la dématérialisation, la massification de la robotique et le déploiement des intelligences artificielles.

L’accompagnement au changement aura un coût, trouvons les outils pour le financer, éventuellement par une fiscalisation adaptée. Je crois que la mal-nommée « taxe robot » de B. Hamon posait cette bonne question. Mais elle venait peut-être par précipitation constituer un frein à la robotisation souhaitable de l’industrie européenne.

Il n’y a pas de dé-mondialisation possible, sauf à se lancer dans la déconnexion et la décroissance : c’est un débat que nous ne nierons pas ici. Certainement faut-il plutôt souhaiter une mondialisation raisonnée, plus frugale, moins consommatrice de nos ressources. Les puristes diront que c’est impossible. Quoi qu’il en soit, la pénétration de la robotique et de l’intelligence artificielle est inéluctable, travaillons plutôt à ce que les évolutions de l’industrie et des services ou d’une nouvelle sectorisation plus réaliste qui lierait les deux soient soutenables.

Ici, nous nous posons beaucoup de questions sur la valeur travail et le changement du travail dans son ensemble (à lire ou relire ici : 1, 2, 3). Les réflexions conduites sur les différentes formes de revenu universel en font partie, elles sont encore inabouties. Et nous n’en sommes pas au point où le travail serait exclusivement exécuté par les robots, les humains n’ayant pour seule responsabilité et salaire que celui de la prise de décision et sinon un revenu universel.

Individualités artificielles

Nous rattrapons toujours un peu plus la science-fiction. Les modèles de robots androïdes, humanoïdes ou actroïdes (qui miment l’humain) capables de simuler un grand nombre d’expressions et de manières humaines sont aussi surprenants que troublants.

Comment réagirons-nous au mimétisme de l’apparence, des expressions et de la parole que la robotique et l’intelligence artificielle parviennent à atteindre ? Voilà déjà notre bien-aimée luxure qui pointe à l’horizon : les robots, troisième sexe réalisateur des recoins de nos fantasmes. L’empathie, l’attachement, la dépendance –ne serons-nous pas prompt à développer des sentiments envers ces machines trop humaines qui nous confondent ? Une intelligence artificielle peut-elle développer, réellement, une individualité et une conscience ?

Tant d’oeuvre traitant de ces questions. Asimov scénarisait dès les années 60 le soulèvements de robots dotés d’une conscience collective. P. K. Dick nous mettait mal à l’aise face aux états d’âme de replicants, superbement mis en image dans le Blade Runner (1982) de Ridley Scott, nos créations, qui ne demandaient finalement qu’à vivre. Les mangas Ghost in the shell (1991) et ses suites ou Paprika (2006) restent à ce jour de brillantes mise en scène du thème de l’intelligence artificielle. L’excellente série Real Humans (2012) peint une Suède contemporaine dans laquelle les droits et devoirs sociaux de robots humanoïdes plus vrais que nature (Hubots) divisait politiquement le pays et sentimentalement les familles. Her est, sur la sentimentalité envers une individualité artificielle, une oeuvre très juste. Le film Ex Machina (2015) illustrait quant à lui machiavéliquement la question du test de conscience. La liste est longue et passionnante : l’anticipation n’est jamais qu’un miroir, nous aimons nous regarder.

Nous programmerons les intelligences artificielles pour qu’elles servent au mieux l’Humanité. C’est en tout cas souhaitable. Mais pourrons-nous réellement maîtriser la façon logique dont certaines de ces intelligences pourront évoluer jusqu’à une forme de conscience, à une forme d’individualité, d’Être ?

La question, glissante, viendra un jour à se poser : quels peuvent être les droits des robots et des intelligences artificielles, des individualités artificielles ? Faut-il créer ces droits, n’est-ce pas là une manière d’ôter dangereusement la responsabilité des actes aux humains qui les ont programmés ? Le parti pourrait aussi être celui d’une réduction à minima des droits de ces individualités artificielles car en regard cela permettrait de garantir au mieux les droits de l’Homme. Nous aurons une responsabilité plus forte à y répondre que pour les droits des animaux qui, si nous les avons domestiqués ou modifiés, ne sont pas des artefacts humains.

Mais il se fait tard. A côté de nous, l’hologramme de Jean-Luc Mélenchon du tur-fu est encore grande discussion avec celui de Tupac Shakur. Me noyant dans un océan de perplexité, je vous laisse au comptoir avec ces questions qui trouveront un jour prochain, sans nul doute, une résonance politique. Car elles interrogent la définition même de l’Homme, à un point jamais atteint auparavant.

HuchuFuchu, Machine-outil pour « C’est Quoi la Gauche ».

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