Pour une politique du parasitisme

Bonjour ami(e) lecteur(ice), aujourd’hui nous allons parler un peu philosophie. Hep hep hep ne fuyez pas tout de suite, on va commencer par une question toute con : qu’est-ce que la vie ?

Jetons un coup d’œil à sa définition : « Vie. n. f. Activité spontanée propre aux êtres organisés, qui se manifeste par les fonctions de nutrition et de reproduction ». Les humains sont des êtres vivants. Pour se nourrir et habiter le monde, ils consomment d’autres êtres vivants, de façon directe (en mangeant des céréales, des légumes, des fruits et des animaux) et de façon indirecte (en utilisant des matériaux et des ressources fossiles issues, parfois sur très longue période, de la transformation d’êtres vivants décédés).

En quoi cela peut-il éclairer notre réflexion politique ? Cela permet à mon sens de réaliser que l’Homme, en tant qu’espèce, est aussi (avant tout ?…) un parasite. Il ne faut pas voir cette affirmation comme un postulat négatif et misanthrope. Il est vrai que l’on associe spontanément l’adjectif « vulgaire » au nom « parasite », et que ce mot est utilisé comme une insulte, pour décrire une réalité dégradante. C’est tragiquement dommage. Car en soi le concept n’a rien de dégradant. Et cette dévalorisation révèle combien notre vision du monde est fondamentalement biaisée…

Le parasite, cet incompris

Partons à nouveau de la définition du mot « parasite » : « être qui se nourrit, vit aux dépens d’autrui. »

En y accordant quelques instants de réflexion, une constatation s’impose : tous les êtres vivants sont des parasites. Car nous vivons tous aux dépens d’autres êtres vivants. Pourtant, nous avons bizarrement tenu à inventer un mot – péjoratif – pour désigner le concept de dépendance au vivant.

Tout cela montre combien le langage quotidien véhicule une certaine manière d’appréhender le monde, et au final, induit une certaine manière de penser. L’existence et l’usage du mot « parasite » laisse en effet supposer qu’il existe des êtres vivants « nobles » pouvant se développer en toute autonomie, sans dépendre d’autres organismes. Or rien n’est plus faux. C’est le principe même de la chaîne alimentaire ! L’homme vit aux dépens de son environnement et des organismes qu’il côtoie. On est bien obligé de tuer des organismes pour se nourrir, on est bien obligé de couper des arbres pour se chauffer ou se loger, etc etc…

Le concept de « parasite » est donc biaisé de par sa définition. Il l’est aussi de par son usage. Comme on l’a déjà remarqué, le terme « parasite » a une connotation très péjorative. Il sert généralement à désigner des organismes que l’on juge anormaux, essentiellement nuisibles (les insectes, les « mauvaises » herbes, etc.).

Inconsciemment, la notion d’interdépendance des organismes au sein d’un écosystème est donc considérée, par l’usage quotidien du langage, comme quelque chose d’anormal d’une part (ce qui est totalement faux), et comme quelque chose de détestable d’autre part (ce qui est moralement erroné).

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Fig. 1 : parasite. Lui confieriez-vous vos enfants? C’est ça que vous voulez? C’est ça, votre projet? Vous en êtes fier, monsieur Pujadas?

Ce détour linguistique peut sembler anodin, au regard des enjeux politiques et philosophiques qui se posent à l’heure actuelle. C’est possible. Mais j’éprouve néanmoins quelque réticence à négliger ce type de « points de détails ». Le traitement du concept de parasitisme montre combien la prise en compte des enjeux écologiques peut être difficile, tant elle se heurte à des obstacles politiques, socio-économiques, mais aussi et surtout à des obstacles intimes, d’ordre culturel, philosophique et psychologique.

Bouillon de culture

Nous devons changer de culture, rien que cela. Par culture il faut entendre ici les fondements philosophiques de notre société. Nous devons tourner la page de la modernité politique telle que nous l’avons conçue depuis le 18e siècle. Bien sûr on ne peut que souligner le rôle bénéfique qu’a pu avoir la modernité dans le progrès politique et scientifique de l’humanité. Ce fut un formidable moment de libération dans l’histoire humaine. Seulement, cette même culture moderne se révèle aujourd’hui un important facteur d’aliénation.

Qu’est-ce que la « culture moderne » ? Je la définirais par la foi en l’autonomie de l’Homme. La modernité, ce fut le combat de la liberté contre la fatalité, pour reprendre les termes de Jules Michelet. Cela a permis une émancipation politique formidable. Mais l’erreur a été de vouloir s’émanciper de la nature en même temps que de s’émanciper de la dictature. La culture moderne véhicule un message extrêmement fort : l’homme, être perfectible, est capable de tout. Il peut comprendre les rouages de la fatalité et s’en libérer. Or cela peut constituer une très dangereuse illusion. Nous n’avons pas vaincu la fatalité, nous ne sommes parvenus qu’à devenir des faiseurs de fatalité.

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Le philosophe des billets de 200 francs, précurseur du parasitisme?

L’humanité a urgemment besoin d’un peu d’humilité. Nous devons tout simplement passer d’une culture de l’indépendance à une culture de l’interdépendance. Les germes d’une telle culture ont déjà été semées par les penseurs modernes. L’article 4 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 rappelle que « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Avant cela, Locke puis Montesquieu avaient développé la théorie de l’équilibre des pouvoirs (« Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir »). Le chemin vers l’interdépendance a donc déjà été pavé par des penseurs politiques qui constituent des références de la pensée occidentale. Pourtant, cette notion est encore vue comme une gêne nécessaire, alors qu’on devrait la voir comme un bien.

Alors oui, affirmons-le, répétons-le avec fierté : nous sommes tous des parasites, et nous nous porterons bien mieux une fois que nous nous en serons vraiment rendu compte !

Raymond Pérec, philosophe du dimanche pour « C’est quoi la Gauche »

 

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