Réflexions

La gauche française et les forces de l’argent : récit d’une relation tumultueuse

« social-traître », « gauche-caviar », « populiste » ou « archaïque » : les deux gauches « irréconciliables » progressiste ou sociale-libérale et radicale ou extrême partagent un amour pour l’invective du voisin de rang. Elles se distinguent, entre autres, par un rapport bien distinct à l’argent et à la finance, sans pour autant que la conciliation soit impossible. C’est en tout cas ce que montre l’histoire de la gauche française et de son rapport aux forces de l’argent. La campagne présidentielle qui s’achève n’a eu de cesse de maltraiter l’Histoire, choisissons plutôt d’y revenir sereinement. Nous invitons ici les lecteurs de tout bord et responsables de gauche à faire de même.


C’était sa principale ennemie. Elle qui « n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti » mais qui pourtant « gouverne ». Le 22 janvier 2012, au Bourget, le candidat socialiste à la présidence de la République François Hollande mettait en garde ses sympathisants contre leur « véritable adversaire », dont il ne tardait pas à décliner l’identité : « le monde de la finance ». Ce faisant, François Hollande embrassait l’histoire de la gauche et faisait référence à un mythe structurant de l’histoire de la gauche française au XXe siècle. Mur d’argent, puissance de l’argent, pouvoir financier, etc., bien des noms ont été donnés pour signifier une seule et même idée, celle de l’opposition systématique des forces financières au pouvoir d’un gouvernement de gauche, depuis au moins l’expérience du Cartel des gauches entre 1924 et 1926. À quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle suivante, ironie non de l’histoire mais du présent, le favori désigné à la succession de François Hollande représente en quelque sorte par sa formation et son expérience une double incarnation de ce pouvoir financier, du côté de l’État comme du marché. Retour sur un élément central de la conscience de gauche, dans la conquête comme dans l’exercice du pouvoir, tout au long du XXe siècle.

Un Cartel des gauches contre le « mur d’argent »

Une affiche polémique dénonçant alors l’action du Cartel des gauches (De Boussay, circa 1925).

L’expression de « mur d’argent », aujourd’hui disparue du discours public, a longtemps désigné l’opposition des milieux financiers à la réussite d’un gouvernement de gauche issu du choix démocratique des électeurs. Son origine a pu paraître floue. Il semble qu’elle ait été forgée par Édouard Herriot lors d’un discours à la fédération du parti Radical et radical-socialiste du Rhône en octobre 1926. L’expression s’est ensuite pérennisée. Elle renvoie dans un premier temps à l’expérience du Cartel des gauches, une majorité radicale et socialiste conduite par Herriot et Léon Blum arrivée au pouvoir en juin 1924. La majorité ainsi constituée est en effet confrontée dès son arrivée au pouvoir à l’hostilité – ou tout au moins au manque de confiance – des « capitalistes ». À la suite de la nomination du gouvernement, les demandes de remboursement des bons de la Défense nationale, émis pendant la Première Guerre mondiale et prolongés depuis 1918, affluent aux guichets des banques. Retraits des dépôts dans les Caisses d’épargne ou fuite des capitaux à l’étranger complètent le tableau, alors que des ventes de francs contre dollar ou livre sterling continuent de dégrader la bonne tenue du franc sur les marchés des changes.

Pour autant, rien n’indique de manière certaine qu’il s’agit alors d’un système et non d’opérations individuelles et spontanées. Les banques françaises, inquiètent des velléités de la coalition gouvernementale, ont-elle encouragé ces comportements en incitant leurs épargnants à ne pas renouveler leurs engagements à échéance ? Rien ne permet de l’affirmer définitivement. Il est sûr, en revanche, que la Banque de France, alors exclusivement aux mains de capitaux privés, a joué un rôle déterminant dans la chute du cabinet Herriot le 10 avril 1925. Les régents de la Banque représentants des 200 principaux actionnaires, menacent en effet le gouvernement de révéler que les avances consenties par l’institut d’émission au gouvernement ont dépassé le plafond légal d’émission des billets. La révélation délibérée du véritable bilan de la Banque de France achèvera délibérément l’expérience du Cartel.

Léon Blum et le Front populaire : la prise de la Banque de France

Manifestation du Rassemblement populaire, 14 Juillet 1936. Dans la tribune, de gauche à droite : Thérèse Blum, Léon Blum, Maurice Thorez, Roger Salengro, Maurice Viollette, Pierre Cot et, au second plan entre Blum et Thorez, se roulant une cigarette, Edouard Daladier (photographie agence de presse Meurisse).

Il n’est donc guère étonnant qu’accédant de nouveau au pouvoir une décennie plus tard par l’entremise du Front populaire alors dirigé par Léon Blum, la gauche concentre la majeure partie de ses attaques sur la banque d’émission. Le programme du Rassemblement populaire ne promettait-il pas, jouant d’un effet rhétorique, de « faire de la Banque de France la banque de la France » ? Le souvenir de l’expérience du Cartel donne notamment lieu à l’évocation régulière du mythe des Deux-cent familles, qui désignaient les deux cent plus gros actionnaires de la Banque de France composant l’Assemblée générale de l’institut d’émission. Édouard Daladier, ancien Président du Conseil, lançait ainsi lors du Congrès du parti radical à Nantes, en octobre 1934 : « Deux cents familles sont maîtresses de l’économie française et, en fait, de la politique française. Ce sont des forces qu’un État démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eût pas tolérées dans le royaume de France. […] L’influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l’opinion publique, car elles contrôlent la presse. ».

Le nouveau ministre des Finances Vincent Auriol, qui avait été président de la Commission des Finances de la Chambre des députés sous le Cartel, ne pouvait garder de la Banque de France que l’image d’une pierre de taille au centre du « mur d’argent ». S’il ne put aller jusqu’à la nationalisation initialement envisagée – et qui interviendra finalement à la Libération – le Front populaire renforça strictement l’influence du gouvernement sur la gouvernance de la Banque de France, en s’arrogeant la nomination de la quasi-totalité des membres de son organe délibératif, le Conseil général. Les représentants des actionnaires ne conservaient que deux sièges de conseillers élus et trois sièges de censeurs. Ce faisant, le gouvernement du Front populaire marquait à son tour sa méfiance vis-à-vis du pouvoir financier et modifiait durablement la gouvernance de la banque centrale française.

Sur le plan de la politique économique, le gouvernement Blum se trouve néanmoins rapidement confrontée à une impasse. Alors que les mesures de réarmement et de reflation décidées à l’été 1936 dégradent la situation des finances publiques, la situation s’aggrave encore au début de l’année 1937 avec l’intensification de la fuite des capitaux. Si Léon Blum dénonce les « capitaux rétifs », il est politiquement pris en étau entre des communistes qui lui demandent d’accélérer la redistribution et des radicaux qui l’enjoignent à réduire les dépenses. Pendant ce temps, les réserves d’or et de devises de la France continuent de fondre pour atteindre un niveau préoccupant. Le 13 février 1937, Léon Blum annonce à la radio une « pause » dans la conduite des réformes, qui est en fait une trêve proposée aux détenteurs de capital. Ne proposera-t-il pas lui-même, quelques jours plus tard devant la Chambre, de lutter contre « le préjugé défavorable du capital » ? Cette tentative de restauration de la confiance n’empêchera pas toutefois le gouvernement Blum de tomber l’an suivant, remplacé par Edouard Dalladier et son ministre des Finances Paul Reynaud qui proposeront, à l’instar de François Fillon, de « remettre la France au travail », abrogeant la loi sur les 40 heures hebdomadaires pour porter la durée légale à 48 heures.

Le Front républicain, un souvenir amer

Si, entre 1946 et 1951, la SFIO participe régulièrement à l’exercice du pouvoir, c’est dans le cadre d’une alliance tripartite dont elle n’est pas la composante principale. Elle revient en revanche au pouvoir en janvier 1956 dans le cadre du Front républicain. Le cabinet de Guy Mollet, qui ne tombe qu’en mars 1957, détient du reste le record de longévité d’un gouvernement sous la IVe République, malgré la majorité étroite dont disposait le Front républicain à la Chambre. Pourtant, il est peu de dire que cette expérience n’est pas restée gravée dans les mémoires, alors qu’elle est marquée par des événements majeurs comme la signature du traité de Rome. La faute à une légende noire à laquelle reste associés Guy Mollet et son gouvernement, causée principalement par les affres de la guerre d’Algérie et par l’opposition personnelle entre Mollet et Pierre Mendès-France. « Mollétisme » n’est-il pas passé dans le langage courant comme une forme de trahison, qui consiste à appliquer une politique beaucoup plus mesurée que ses discours. Avec une certaine injustice pour ce gouvernement qui se place alors dans l’héritage du Front populaire sur le plan économique et social, affichant sa volonté d’aller vite « avant que nous ayons eu le temps de tomber », preuve de l’intégration de cette dramaturgie d’une gauche capable de gagner mais incapable de gouverner dans la durée. Mollet avait affiché son intention de poursuivre l’héritage de 1936 sans formuler de promesses excessives. Il faut dire que les comptes de la nation, lestés d’un double déficit du budget et de la balance des paiements, étaient durablement affectés par les dépenses militaires en Algérie. Comme en 1924-26, en 1936 ou en 1956-57, ces déséquilibres affectent la stabilité de la monnaie et obligent le gouvernement à dévaluer ou à stabiliser. 

Les années Mitterrand

Cette mauvaise image du Front républicain est renforcée par le choix de François Mitterrand, dans sa longue marche vers le pouvoir, de ne pas revendiquer cet héritage. Son expérience n’est pourtant pas dénuée de similitudes avec ce dernier, tant la vulgate a retenu du « tournant de mars 1983 » l’image d’un reniement, voire d’une conversion libérale. Le rapport aux forces de l’argent y est en revanche plus exacerbé. Le candidat socialiste ne proclamait-il pas que son projet était de « remplacer le capitalisme », dénonçant « l’argent qui corrompt, qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes » ? Son élection à la présidence de la République, au soir du 10 mai 1981, a ébranlé les marchés. Au lendemain du 10 mai, le palais Brongniart, où bat encore le cœur de la bourse de Paris, est saisi d’une agitation inédite. Les traders s’appellent encore des cambistes et voient affluer les ordres de vente. Sont principalement concernés les banques, les compagnies financières et les groupes industriels visés par les nationalisations. La décision est prise de fermer le marché, du jamais vu depuis la Première Guerre mondiale.

Pendant la période de transition allant de l’élection à la passation de pouvoir, le franc est victime d’une forte spéculation. Pendant que Mitterrand défile vers le Panthéon, le nouveau ministre des Finances Jacques Delors est dans son bureau avec le gouverneur de la Banque de France et le directeur du Trésor. Le contrôle des changes est rétabli pour endiguer les sorties de devises. Si la dévaluation est écartée dans un premier temps, trois réalignements monétaires seront opérés en dix-huit mois, entre octobre 1981 et mars 1983. La reprise escomptée de l’activité économique à l’échelle internationale tarde en effet à se faire sentir, malgré les assurances des prévisionnistes. La relance de la consommation opérée en 1981, pourtant bien loin de la relance Chirac de 1975, ne profite pas à l’économie française et contribue plutôt à creuser davantage le déficit de la balance du commerce extérieur, une des faiblesses structurelles majeures de l’économie française.  

Photographie sur le perron, le 21 Mai 1981, du premier gouvernement de Pierre Mauroy sous la présidence de François Mitterrand (Mauroy 1), auquel participe Jacques Delors, en tant que Ministre de l’économie et des finances (photographie Archives nationales).

L’opposition à la politique économique menée par le gouvernement de Pierre Mauroy ne s’incarne toutefois pas uniquement dans les marchés financiers. En France, le gouverneur de la Banque de France, Renaud de La Genière, qui ne manque pas une occasion d’alerter le gouvernement sur le risque inflationniste et la dégradation des comptes publics, se montre plus que réticent à l’idée d’accorder au gouvernement des marges de manœuvres budgétaires plus larges. À l’échelle de l’Europe, les partenaires de la France au sein du Système monétaire européen (SME) – au premier rang desquels l’Allemagne – s’inquiètent également de ce que la politique économique française soit un facteur de divergence entre les monnaies. C’est le véritable sens du « tournant de mars 1983 », qui doit davantage être vu comme la volonté du président Mitterrand de demeurer dans le SME, par une intensification de la lutte contre l’inflation qui était déjà une promesse de campagne du candidat socialiste, et de ne pas risquer de menacer l’édifice européen. Ce pari contre l’inflation est gagné au fil des mois suivants, au prix d’un sentiment de reniement parfois exprimé par le peuple de gauche.


Si en 2012, le discours du Bourget constitue finalement une exception dans une campagne électorale largement axée sur la dette et la réduction des déficits, l’impossibilité d’accéder aux archives du quinquennat finissant nous incite à confier aux historiens du futur l’analyse des relations de l’expérience « hollandiste » avec le monde de la finance. Toutefois, à l’aune de la une consacrée par le journal Les Échos du 11 avril 2017 au « risque » Mélenchon, le « mur d’argent » se serait-il déplacé à gauche du socialisme français ?

Vincent Duchaussoy est historien, chercheur à l’université de Rouen. Il s’intéresse à l’histoire des banques centrales et des relations économiques et monétaires internationales, notamment à travers les zones monétaires régionales en Europe et en Afrique. Invité par « C’est quoi la gauche ».

 

Pour aller plus loin :

  • Vincent Duchaussoy, La Banque de France et l’État. De Giscard à Mitterrand: Enjeux de pouvoir ou résurgence du «mur d’argent»?, Paris, L’Harmattan, 2011.
  • Jean-Noël Jeanneney, Leçon d’histoire pour une gauche au pouvoir: La Faillite du Cartel, 1924-1926, Paris, Le Seuil, 2003, 176 p.
  • François Lafon, « Le gouvernement de Front républicain : une politique réformiste sous fortes contraintes », Histoire@Politique, 1/2011 (n°13), p. 62-75. [en ligne ici].
  • Michel Margairaz, L’État, les finances et l’économie. Histoire d’une conversion, 1932-1952 (2 vol.), Paris,CHEFF, 1991. [en ligne ici].

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