Réflexions

Liberté? Mon Cul!

J’aime la devise de mon pays. Elle est belle, forte et sonne juste. J’aime la voir apparaître au débotté lors de mes promenades, au fronton des écoles, des mairies et des édifices publics. Liberté. Égalité. Fraternité. Trois idéaux partagés par les citoyens de tout un pays et garantis depuis plus de deux siècles par les institutions républicaines. Enfin, c’est surtout ce que j’aimerais pouvoir me dire. Mais cette devise me fait mal aussi. Elle me rend triste parce qu’elle s’est malheureusement révélée trop belle pour être pleinement concrétisée.

Oui, quand je suis de mauvais poil et que je tombe sur la Devise, j’ai plutôt tendance à penser qu’on se fiche bien de notre gueule. Chère belle et (encore) jeune République, c’est bien beau de les écrire à tous les coins de rue, ces trois mots, mais si tu ne concrétises pas tes idéaux, tu te tires une balle dans le pied. Or à y bien réfléchir, la promesse n’est pas tenue. Oui, ma devise nationale est plus belle que vraie. Ou plutôt devrais-je dire, plus vraie que réelle !

Un pari un peu fou

Le maire de la première Commune de Paris avait fait inscrire la devise sur les murs de la maison commune, dans le prolongement de l’euphorie de 1789. L’éphémère deuxième République l’adopte comme devise officielle dans la foulée de la révolution de 1848. Ces trois mots sont sortis de la bouche des dirigeants révolutionnaires, comme un pied de nez à l’ancien régime, dans un geste au panache très français. Les Républiques suivantes sont venues fossiliser la formule, dans le cadre de la gestion quotidienne de cet héritage insurrectionnel. Et puis le temps et l’usure sont venus l’éroder petit à petit.

Pour beaucoup de Français, la liberté, l’égalité, la fraternité, ces mots ne décrivent pas leur quotidien. Ils viennent au contraire souligner chaque jour le fossé qui existe entre l’idéal et le réel, ou entre la réalité de quelques privilégiés et la leur. Cette devise devient alors un rappel quotidien de l’échec de la République. On ne peut plus s’étonner de voir de plus en plus de gens rejeter les partis politiques qui se revendiquent de la gestion du « réel », tout en appelant aux valeurs sacralisées de la Devise. De nombreux Français savent que le « réel » ne tient pas les promesses de la Devise, et qu’il n’y a aucune raison pour que la politique des gestionnaires change la donne. Ils sont donc de plus en plus nombreux à se détourner des gestionnaires, et à s’intéresser à ceux qui leur disent vouloir restaurer un âge d’or, ou renverser la table…

Liberté, j’écris ton nom

Peut-être faisons-nous la fine bouche ? Nous vivons après-tout dans un état de droit, nous sommes en paix (ou presque) depuis des décennies, tout ne va pas si mal. Et puis, la liberté, au moins, elle existe. L’égalité, la fraternité… C’est sûr que ce ne sont pas des objectifs simples à atteindre. Par contre, la liberté est un acquis qui ne peut être facilement remis en cause aujourd’hui. Nous pouvons donc au moins nous appuyer sur ce pilier pour renforcer la démocratie.

La liberté guidant le peuple (en avant les histoires) par Pierre-Adrien Sollier

Oui sauf que non. On ne va pas se raconter des histoires, nous sommes entre adultes… La liberté est bien loin d’être acquise. Faisons un rapide tour d’horizon.

Qu’en est-il de la liberté de la presse ? Voilà une liberté bien fragile, menacée d’un côté par la concentration financière et l’intervention des dirigeants de groupes dans la ligne éditoriale (voir notre crochet ici), et d’un autre par le développement d’organes partisans qui diffusent des contre-informations et autres « faits alternatifs » en s’appuyant sur les faiblesses de la presse sous influence.

Qu’en est-il de la liberté de circulation ? Elle n’est pas la même pour tout le monde. La couverture en transports en commun du territoire français est inégale. Certaines zones géographiques restent fortement enclavées. L’accès au permis de conduire et à un véhicule personnel peut se révéler un lourd obstacle à la mobilité pour les personnes n’appartenant pas aux classes les plus aisées. Et il n’est pas besoin d’insister sur les difficultés que peuvent rencontrer les résidents en situation irrégulière sur le territoire français.

Qu’en est-il de la liberté d’expression ? Nous pouvons presque tout dire, mais nous ne disposons pas forcément des mêmes moyens pour nous exprimer. La ségrégation sociale, malheureusement creusée par le système scolaire, plonge des pans entiers de la population dans une cuvette de silence et d’indifférence. Les classes sociales défavorisées n’ont pas le même accès à la culture, les mêmes réseaux, le même statut que les classes aisées. En l’absence d’un espace public accessible et démocratique, l’expression publique s’éclate en bulles de plus en plus étanches. Ce phénomène a été récemment amplifié par le fonctionnement autoréférentiel des algorithmes des réseaux sociaux et des applications de publication sur le net. Les tribus ne communiqueront bientôt plus qu’entre elles ?

La liberté guidant les robots / United Robots

Et qu’en est-il de la liberté de pensée ? Dans l’un de ses sommets de ridicule (ou de génie ?), Florent Pagny crie au pouvoir politique qu’on ne pourra jamais la lui confisquer. Mais en matière de liberté, il n’existe aucune frontière inviolable. Si la malignité de l’État n’est à ce stade pas en cause, malheureusement nous sommes en train de nous fabriquer avec les nouvelles technologies une société qui organise une bienveillante mise sous tutelle de la pensée (voir notre article « Sortons de veille!« ). Les outils que l’État a mis en place pour mettre en scène son action face au terrorisme peuvent devenir après demain les armes redoutables d’un régime dictatorial assis sur le contrôle fin de chaque individu.

Nous avons ici affaire à un inventaire à la Prévert mais le point essentiel se trouve ici : la liberté ne peut pas se confondre avec une absence d’interdiction. La liberté se conquiert, se construit et se cultive. Une République qui revendique la Liberté comme valeur cardinale ne peut se contenter de promouvoir le libéralisme. Elle doit mettre en place une politique réfléchie, organisée et permanente de libération. La liberté n’est pas une donnée naturelle, nous vivons dans un monde entrelacé de lourdes contraintes. Le pari un peu fou de la civilisation a été d’arracher les hommes au monde de la nécessité et des contraintes (ce qui explique que le travail n’est pas un horizon en soi pour la civilisation, cf. l’article ici), pour les faire entrer dans un monde de solidarité et de liberté. Cette œuvre de civilisation repose sur une construction collective permanente, par essence fragile car non spontanée.

Les trois termes de la devise républicaine sont étroitement interdépendants. Si l’un des trois piliers est fissuré, c’est l’ensemble de l’édifice qui menace ruine. La liberté ne reste qu’un mot creux si les citoyens ne jouissent pas de droits et de capacités égales. La liberté n’a pas de sens si la fragmentation de la société ne permet pas de faire vivre l’idéal de fraternité à l’échelle de la communauté politique. La liberté ne peut s’épanouir que plantée dans un terreau d’égalité et de fraternité.

Qu’allons nous faire dans cette galère?

Le Radeau de La Méduse, Théodore Géricault, 1819, Musée du Louvre

Depuis que le pouvoir politique n’est plus de l’ordre du divin, il se maintient par le contrat. Et ce lien est beaucoup plus fragile que la légitimation divine. La République française a joué avec le feu, en affichant partout les termes d’un contrat qu’elle allait avoir énormément de mal à honorer. Un sacré pari, plein de panache. Je ne viens pas dénigrer ce geste, que je trouve sublime et nécessaire. Je veux juste alerter sur l’après.

Comme le clame la chanson: « Liberté ! Liberté chérie / Combats avec tes défenseurs »! Il faut que tu te battes, petite République, pour honorer ton contrat. Sinon, ne viens pas pleurer quand les citoyens se détourneront de toi pour aller tester les promesses de la concurrence…

Raymond Perec, agitateur de formules pour « C’est quoi la Gauche ».

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