Culture & Confiture·Réflexions

Sortons de veille !

Cet article est une mise en garde : nos esprits sont menacés de noyade dans le grand marshmallow cybernétique1. Non non rassurez-vous, nous n’avons pas vidé nos stocks de LSD à « C’est quoi la Gauche »…  Nous voulons vous parler d’un profond changement culturel dont nous voyons progressivement se déployer les avatars, chacun extrêmement anodin. Ils construisent cependant, brique par brique, une société de la suggestion. Quelques exemples permettent de brosser rapidement le tableau :

  • lorsque nous lisons un article sur le site internet de notre journal préféré, des « articles similaires » ou « articles susceptibles de nous intéresser » nous sont proposés, parfois de manière personnalisée, pour poursuivre notre lecture ;
  • les magasins d’électroménager vendent aujourd’hui une vaste gamme d’objets connectés, qui récupèrent des informations sur l’usage que nous en faisons et sur nos habitudes de vie. En retraitant ces informations, ces objets 2.0 nous donnent quelques conseils pour optimiser notre pratique d’exercices physiques, notre gestion des heures de sommeil, nos habitudes alimentaires, etc ;
  • l’application « Bob emploi » propose aux chômeurs de recevoir chaque jour par mail ou sms des suggestions d’action pour retrouver un emploi, un peu à la manière d’un coach personnel, en se basant sur un questionnaire rempli à l’inscription et l’exploitation d’une série de bases de données statistiques ;
  • certaines applications de rencontres sélectionnent des profils d’utilisateurs pour leurs clients, en se basant sur les informations qu’ils ont communiquées à l’entreprise, afin d’optimiser « l’appariement » des partenaires et éviter les rencontres inutiles et infructueuses ;
  • les claviers de nos téléphones nous proposent des mots à utiliser lorsque l’on rédige un message. Le logiciel anticipe les mots à écrire là encore en se basant sur les données de frappe récupérées sur les millions d’utilisateurs du réseau concerné (apple ou google pour les principaux d’entre eux) ;
  • le réseau social facebook nous suggère des personnes à identifier lorsque l’on met une photo en ligne sur leur site, en se basant sur la reconnaissance automatisée des visages et le retraitement de masse des données.
Wall-E (2008), de Andrew Stanton / Pixar Animation Studios

Ces exemples ne décrivent qu’une première phase de développement de la société cybernétique. La suggestion cède logiquement la place à la prise d’initiative par les structures. Plusieurs exemples montrent que l’on s’oriente vers une société de la soft-law qui organise une mise sous-tutelle de la pensée individuelle. Les premiers symptômes peuvent encore une fois sembler très anodins :

  • les formulaires en ligne comportent fréquemment des cases cochées par défaut : elles prévoient la récupération des données personnelles pour une utilisation à des fins commerciales, en général l’inscription à une liste de diffusion d’offres promotionnelles. Si l’internaute ne veut pas recevoir ces messages, il doit prendre l’initiative de décocher cette case ;
  • la plateforme multimédia Youtube a récemment implémenté par défaut la lecture automatique des vidéos : une fois la première vidéo terminée, l’application lit automatiquement une autre vidéo choisie par son algorithme, et si l’on veut voir autre chose, ou si l’on veut arrêter la lecture, il faut se manifester en cliquant sur le bouton adéquat. Netflix et Facebook ont mis en place un système similaire pour le visionnage de ses séries ;
  • les prochaines générations de voitures se conduiront toutes seules, et choisiront d’elles-même un itinéraire soigneusement optimisé ;
  • le clavier de votre téléphone intelligent ne fait pas que vous suggérer des mots à écrire : il prend régulièrement l’initiative de corriger les mots que vous tapez. Pour revenir à votre choix initial, il faut délibérément effacer l’acte de votre téléphone et réécrire le mot désiré ;
  • la « loi de modernisation de notre système de santé » du 26 janvier 2016 prévoit qu’à compter du 1er janvier 2017, « le prélèvement d’organes post-mortem peut être pratiqué sur une personne majeure dès lors qu’elle n’a pas fait connaître, de son vivant, son refus d’un tel prélèvement, principalement par l’inscription sur un registre national automatisé prévu à cet effet ». Le don d’organe ne résulte plus que très minoritairement d’une démarche volontaire explicite. Si l’on refuse le système établi par défaut, il faut faire la démarche de s’inscrire sur une liste, en produisant ses papiers d’identité.

Aux faiseurs de fatalité

Tous ces exemples relèvent d’intentions louables, si l’on met de côté les intentions mercantiles. Ces technologies et procédures sont déployées pour améliorer notre bien-être. Elles prolongent tout le travail de civilisation qui a consisté à libérer les hommes du travail : nous ne sommes plus individuellement obligés de chasser pour nous nourrir et nous vêtir, ce qui nous a permis de consacrer du temps à des travaux plus perfectionnés. Les nouvelles technologies prolongent ce mouvement séculaire par une facilitation au quotidien de nos démarches. Les nouvelles technologies nous adjoignent des milliers de petites prothèses physiques et mentales. Ce sont de tout petits riens, mais les conséquences de leur accumulation sont potentiellement graves : nous perdons l’habitude de décider.

Illustration de Steve Cutts (http://www.stevecutts.com/illustration.html)

Si je ne suis pas avec des gens, à discuter, rigoler, se disputer, réfléchir (en gros vivre), et que je me retrouve seul, je bascule alors dans le mode pilotage automatique : je me retrouve à naviguer de lien en lien, sur les sites Twitter, Facebook, Youtube et compagnie, à regarder les articles et notifications se répondre les uns aux autres. Cette errance numérique hypnotique me dévore mon temps de vie, sans avoir l’air d’y toucher. Je me rends compte que je lis beaucoup moins de livres qu’il y a seulement deux ou trois ans, je regarde moins de films, je ne prends même plus de temps pour jouer une partie de jeux vidéo. Ma faculté de concentration s’est nettement réduite. J’ai en effet plus de mal à garder mon attention sur un sujet ou une tâche sur une durée longue. Et j’ai beau m’en rendre compte, j’ai extrêmement de mal à me libérer de ces mauvaises habitudes. Mon existence se retrouve rythmée et pilotée par les algorithmes. Des robots planifient ma propre procrastination.

J’aurai beau me forcer à claper mon écran d’ordinateur, mon petit téléphone qui m’accompagne partout s’échine à être « intelligent » pour moi : hop, une notification par ci, un lien par-là, une alerte par ici. Cela ne s’arrête jamais… Dans cet environnement, le cerveau capitule, et sombre dans le temps liquéfié de l’actualité permanente. J’ai du mal à apprécier l’impact que cet environnement pourra avoir sur des esprits non encore entièrement autonomes : comment se développera et s’épanouira la génération d’enfants nés avec les objets intelligents ?

La culture des Lumières véhiculait un message extrêmement fort : l’homme, être perfectible, est capable de tout. Il peut comprendre les rouages de la fatalité et s’en libérer. C’est la noble mission que nous avons confié à la science et aux techniques. Pourtant, nous n’avons pas vaincu la fatalité, nous ne sommes parvenus qu’à devenir des faiseurs de fatalité. L’homme s’est engourdi avec ses propres pouvoirs.

Les Zombies gestionnaires

Équipe de bureau jeune, dynamique, pragmatique et libre de droits / 123RF

Cette apathie planifiée s’est étendue à toute la société. Elle explique grandement l’actuelle vacuité du monde politique. La campagne électorale d’Emmanuel Macron a été soigneusement calibrée à partir d’une exploitation des milliers de données récupérées grâce au porte à porte fait par les militants. Une entreprise spécialisée dans le marketing politique a formaté, retraité et analysé des milliers de comptes rendus d’entretiens pour faire ressortir des thèmes, mais aussi des mots et des formules à utiliser par le mouvement En Marche ! La stratégie d’Emmanuel Macron est un exemple avancé de ce qu’en réalité la plupart des hommes politiques font aujourd’hui : ils se laissent guider par les suggestions des « logiciels » : sondages, analyses stratégiques des spin doctors, fiches techniques des think tanks, algorithmes… Nos hommes politiques ne sont plus des tribuns, des utopistes ou même des bonimenteurs : ils sont devenus des gestionnaires de carrière qui optimisent une stratégie électorale, en essayant de se caler au mieux sur une étude de marché. C’est une véritable négation de la politique puisqu’il ne s’agit plus de convaincre les gens d’un projet de société à faire advenir, mais au contraire de calibrer une série plus ou moins cohérente de messages sur la base d’une photographie de la société telle qu’elle est mesurée. La tendance semble aujourd’hui inéluctable.

J’ai vu l’échec du hollandisme décrit comme la trahison d’une ambition politique originelle, du fait de l’irruption de la logique managériale dans la pratique du pouvoir : le discours enflammé du Bourget se serait dilué dans le « réel ». En fait je pense exactement l’inverse. L’échec du hollandisme, à vrai dire l’échec du Parti Socialiste dans son ensemble, c’est l’histoire d’une approche gestionnaire qui s’est retrouvée finalement embourbée dans la politique. Le discours du Bourget prononcé en 2012 n’était qu’un épiphénomène. Un positionnement marketing qui s’inscrivait dans une logique délibérée de gestion d’un patrimoine électoral et idéologique. Le Parti Socialiste n’a d’autre ambition que l’optimisation à flux tendu de l’exercice du pouvoir. Et ça ne marche pas, ça ne peut pas marcher. Ce schéma gestionnaire se grippe dès les premiers soubresauts politiques. Le processus carré du management se prend les pieds dans le tapis dès que les passions politiques resurgissent. Il en résulte une synthèse molle et inefficace car incohérente, puisque derrière, aucune idée politique forte ne vient ancrer une ligne face aux sollicitations contradictoires des différents lobbies. On ne veut fâcher personne et l’on finit par désespérer tout le monde. Le diagnostic a été maintes fois rebattu, mais que l’on ne se méprenne pas : le quinquennat Hollande n’a pas été l’histoire d’une trahison, ni d’un renoncement. Il a démontré bien davantage l’inadéquation de la logique de gestion face aux forces telluriques de la politique qui font se mouvoir notre société.

Jeune mec de Gauche cherche adversaire mortel

Mark Zuckerberg après son allocution à la conférence Samsung au Mobile World Congress, le 21 février 2016 / FACEBOOK

Il faut donc briser une légende tenace chez les militants politiques et une partie de mes amis internautes : la vision manichéenne, voire complotiste, du monde politique. Quand on discute avec des militants, ou quand on lit des articles, l’adversaire est souvent présenté comme manipulateur et machiavélique. La réalité est bien pire. La réalité est cent fois plus déprimante et effrayante : ces gens-là ne savent pas ce qu’ils font.

Ils déroulent sans malice des éléments de langage et de pensée générés par le conglomérat des algorithmes du marché des idées. Pour avoir côtoyé quelques membres de cette fameuse élite, je peux affirmer qu’il n’y a pas de malice chez eux, au-delà des petites combines permettant un enrichissement personnel. Les politiques gestionnaires pensent souvent agir pour le mieux, le nécessaire, le juste. Ils pensent sincèrement appliquer une réflexion rationnelle et salutaire sur la bonne marche du monde et de l’économie. Ils ne pensent pas déployer une idéologie, et quelque part, ils ont raison. Ils agissent au-delà de l’idéologie. Car la machine tourne toute seule, sans avoir besoin de s’appuyer sur des initiatives de stratèges.

Nos amis marxistes aiment dénicher des stratégies de domination de classe, visant à perpétuer des privilèges de corps. C’est une représentation que je dois qualifier « d’utopique ». Car j’aimerais, moi, me battre contre de vrais méchants, des bonnes vieilles brutes bien viles et mauvaises. Mary cherche son homme politique idéal. Moi je cherche un adversaire digne de ce nom. J’ai besoin, comme tout le monde, de héros et de brigands. J’ai besoin d’un Darth Vader, d’un Duc de Nottingham, d’un Adolf Hitler, d’un empire maléfique à affronter. Mais je dois me résoudre à la triste vérité : ce monde froid et décadent a tué les méchants.

Black Mirror, S2E03, « The Waldo’s Moment » /  Channel 4

Il n’y a pas d’étoile noire, il n’y a pas de « système », juste un ensemble complexe et intriqué de structures s’auto-entretenant, faisant vivoter une armée de pantins rationalisateurs mollement gestionnaires de leurs privilèges. Des pantins désormais bousculés par des clowns, dont le seul mérite est d’envoyer balader la rationalité cybernétique, même s’ils s’en servent pour appuyer leur stratégie électorale, et dont la vision, au-delà d’une nostalgie réactionnaire mal définie, se révèle fort limitée. La panique qui a saisi les partisans du Brexit au lendemain des résultats du référendum britannique en est une illustration éclatante. La scène aurait fait un excellent épisode des Simpson ou de Black Mirror. Malheureusement la réalité dépasse de plus en plus la fiction…

Malaise dans la culture

Idiocracy (2006), de Mike Judge / 20th Century Fox

Dans ce monde en voie de cybernétisation, la pensée disparaît progressivement du théâtre de la vie économique et politique. Les artistes conservent cependant une certaine lucidité sur le monde et ses errements. Ils ont vu ce qui se passe, et ils nous l’ont montré, parfois de manière imagée.

Il y a bien sûr le précurseur Aldous Huxley, qui dans son meilleur des mondes (1932) décrivait une société devenue inhumaine par son uniformisation des comportements au nom du bonheur. Les ordinateurs n’étant pas encore entrés au cœur de nos vies, Aldous imaginait un contrôle social permis par l’usage des drogues. Pour autant, le mécanisme décrit dans son roman est étrangement similaire au contrôle subconscient induit par les “nouvelles” technologies.

Plus près de nous, la culture populaire des années 2000 offre un panorama saisissant de ce qui a été brièvement décrit dans cet article. L’allégorie déployée par le film The Matrix (1999) décrit de manière encore marquante la dérive potentielle de la cybernétisation du monde. Les films Idiocracy (2006) et Wall-E (2008) explorent sur un ton humoristique le devenir d’une humanité mise sous tutelle de la technologie et du marketing et ayant perdu la capacité de penser de manière autonome.

Le renouveau des histoires de zombies au cinéma donne également une indication sur l’état actuel de nos sociétés. Les films de zombies reposent sur la peur ancestrale de la violence mutuelle, théorisée par René Girard comme étant à l’origine de toute société. Ils décrivent la dégénérescence de la pensée et l’atomisation de la société. Le danger ne vient plus d’une puissance ou d’un groupe extérieur. C’est une faiblesse de la communauté elle-même, qui se disloque et ne doit sa survie qu’à des actions radicales menées par des petits groupes d’humains isolés. A travers ces œuvres, la culture populaire du XXIème siècle met en scène la noyade collective de la pensée.

Dans un autre registre, les ouvrages de Michel Houellebecq font également le portrait d’une société malade, où des individus infantilisés souffrent de se voir englués dans des structures de marchandisation qui polluent jusqu’à la vie sentimentale et spirituelle. La lecture de l’œuvre de Michel Houellebecq par Bernard Maris est à ce titre éclairante.

Le réel, comme l’écrivit Lacan, « c’est quand on se cogne ». Ma bonne résolution, pour cette fin d’année 2017, sera donc de me libérer de temps en temps de la gangue du marshmallow cybernétique, ouvrir grand ma fenêtre, et venir me tataner avec la vie.

Sortons de veille.

Raymond Perec, procrastinateur assisté en mode pilotage automatique à « C’est quoi la Gauche ».

 

Pour aller plus loin: quelques conseils pratiques sur TimeWellSpent.

“Can you believe

How far we’ve come

In the New Age

Freedom to have what you want

In the New Age

We’ll all be entertained

Rich or poor

The channels are all the same”

1La cybernétique est la science des mécanismes autogouvernés et du contrôle, elle met essentiellement en relation les principes qui régissent les êtres vivants et des machines dites évoluées.

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