Crochet du gauche

Jupiter, César et Dark Vador : le chef d’En marche impérial

Vous vous souviendrez peut-être de cette scène de l’épisode II de Star Wars L’attaque des Clones où Padmée alors devenue sénatrice de Naboo, interroge Anakin Skywalker sur ce que serait le gouvernement idéal.

Pour celui qui n’est pas encore devenu Dark Vador (ceci n’est pas du spoil), la politique est une chose trop sérieuse pour la laisser aux politiciens. Il faut un homme fort qui prend les bonnes décisions dans l’intérêt général après en avoir débattu et les imposer par la force s’il le faut. A partir de cet instant, on devine quel serviteur du pouvoir sera Anakin et le rôle qu’il jouera auprès du Sénateur Palpatine.

Toute ressemblance avec des personnages ou des situations ayant existé serait évidemment purement fortuite. La jeunesse, la précocité, la fougue, la différence d’âge, tout cela n’a que très peu à voir avec la propos qui va suivre. Ce passage a simplement le mérite de mettre en lumière une croyance aujourd’hui que le dissensus est artificiel, douloureux et qu’il doit être banni.

Ni de droite, ni de gauche

N’avez-vous jamais remarqué ? Ce qui distingue un macroniste béat d’un macroniste de raison, c’est sa propension à rejeter l’existence même d’un débat et qui se figure que le clivage est mortifère. La gauche, la droite, il y en a marre. Et si on se mettait tous autour de la table pour prendre les décisions qui s’imposent ? Quelles décisions ? Les bonnes évidemment !

En cela une partie de l’électorat convaincu par la candidature d’Emmanuel Macron se rapproche assez d’Agnès Verdier-Molinié, Directrice de la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (iFRAP, libérale) qui nous a seriné toute la campagne avec son livre Ce que doit faire (le prochain) Président. Le titre en lui-même et le discours de son auteure renseignent déjà sur une aspiration d’une partie de la population : dépasser les clivages, en finir avec les oppositions perçues comme stériles. L’opposition est devenue haïssable. Ne pas parvenir à se mettre d’accord est une forme d’hérésie démocratique.

Aller au-delà des oppositions pour gouverner, en soi cela n’a rien d’étonnant dans un système démocratique. Pour gagner les élections il faut être majoritaire et donc nécessairement rassembler. Rassembler son camp, rassembler les Français. Le Président de la République élu n’est pas le Président d’un parti, il devient à la minute où il est élu Président de tous les Français.

Vous allez vous aimes les uns les autres bordel de m***e ?!

Emmanuel Macron, qui « ne cherche pas à être un prédicateur christique », alors en meeting à Paris le 10 Décembre 2016. Image Reuters

Il y a quelque chose de christique chez Emmanuel Macron pour nombre de commentateurs pour qui l’actuel Président lorsqu’il était candidat enjoignait à se rassembler, à être d’accord. « Aimez-vous les uns les autres » avait-il l’air de dire tout en refusant que ses concurrents fussent sifflés dans ses meetings.

Mais qui dit Christ dit antéchrist. L’exact opposé c’est bien celui qui veut devenir le premier opposant dans le quinquennat qui démarre à savoir le leader de la France Insoumise. Deux preuves pour s’en convaincre. Premièrement le refus du candidat Jean-Luc Mélenchon d’entendre scander son nom dans les meetings et qui explique que l’auditoire crie « Résistance » à la place, au cas où l’envie de crier serait trop forte. Deuxièmement le refus de tomber dans le piège de la fin du clivage droite gauche en décryptant le programme d’En Marche et les velléités libérales de l’actuel gouvernement.

Comme Nicolas Sarkozy en son temps qui était l’incarnation parfaite de la personnalité « clivante » que les uns adoraient et que les autres adoraient détester, quitte à se mobiliser pour faire élire François Hollande et faire barrage, Jean-Luc Mélenchon provoque pour des raisons différentes le même type de réaction épidermique.

Cachez ce dissensus que je ne saurais voir !

Deux dames prenant le bain, Ecole de Fontainebleau, 1594, Louvre, Paris

Le syndrome de cette sensibilité cutanée ne provient pas nécessairement des idées ou du programme. Pas nécessairement, car nous avons déjà eu l’occasion de dire ici que sur la question européenne et les questions internationales certaines positions de la France Insoumise avaient un côté repoussoir y compris pour la gauche. Ce qui donne des boutons à certains c’est l’homme lui-même, lui qui parle cru et dru, s’emporte, se passionne, et joue finalement à fond le jeu du dissenssus. C’est agaçant ces gens qui ne veulent pas être d’accord, qui critiquent, qui manifestent. On ne pourrait pas simplement tous se prendre par la main et faire une ronde autour de la Terre pour arrêter les guerres ?

Le clivage droite gauche existe bien et continuera d’exister. Ce n’est pas parce que cela fatigue une partie de l’électorat qu’il va disparaître. Comme disait le chanteur « Alors regarde, regarde un peu, je vais pas me taire parce que t’as mal aux yeux ». Alors écoute, écoute un peu, le clivage droite-gauche ne va pas mourir parce que ça te fait mal à la tête. La fin du clivage droite-gauche disparaît dès qu’on l’évoque. Car il existe d’ores et déjà des femmes et des hommes qui s’en réclament, qui veulent continuer de le faire exister. Tant que cette volonté existera il ne disparaîtra pas. Si ce blog s’appelle C’est quoi la gauche c’est pour une bonne raison. Et puis s’il fallait changer de nom il faudrait trouver un autre nom de domaine, refaire une bannière et un logo… vraiment ?

« Notre amour est éternel et pas artificiel »

Ce qui revient le plus souvent dans la bouche des électeurs satisfaits du Président Emmanuel Macron c’est d’abord son âge. Bon. Passons. D’abord car la gauche n’a pas trop de leçons à donner elle qui a eu comme chef de file un homme qui voulait que la France élise un Président jeune pour une France moderne. Ensuite, parce qu’on s’en fout un peu.

Affiche de campagne pour François Mitterand, 1965

Qu’à cela ne tienne, intéressons-nous plutôt à la deuxième chose qui revient le plus souvent chez les soutiens de l’ancien candidat d’En Marche : ce n’est pas un politique, il n’est pas du sérail même s’il a fait l’Ecole Nationale d’Administration (ENA), il bouscule les partis établis et ringardise les politiciens.

A travers cette caractéristique érigée sinon en vertu du moins en argument électoral, se dessine une critique du caractère artificiel du débat politique. Ce dernier impliquerait un jeu théâtral de posture similaire à la Comedia dell’arte dans lequel les acteurs font semblant de ne pas être d’accord. En bons professionnels de la politique, ils surjoueraient l’opposition droite-gauche comme si les électeurs confinés dans un rôle de spectateurs n’avaient pas la capacité de bien distinguer qui est Arlequin, qui est Scaramouche, qui est le jeune amoureux qui triomphera du vieillard vénal et ambitieux. A ceci près qu’une fois la représentation terminée, tout ce petit monde serait conscient des ses intérêts bien compris à la ville, renforçant plus encore la fausseté des emportements et des convictions qu’elle met en avant à la scène.

La ruse d’Emmanuel Macron réside bien ici. Ringardiser le clivage droite – gauche cher aux tenants de la « vieille politique » est une posture. Comme un rappeur du « Game » qui choisit de ne la jouer ni « hardcore » ni conscient mais « indé » voire « underground » pour plaire aux puristes soucieux de ne pas soutenir un artiste « commercial », Emmanuel Macron a renvoyé dos-à-dos ceux qu’il espérait combattre et qu’il a finalement vaincus en les assignant dans des postures qu’ils n’avaient pas la capacité de dépasser.

N’oublie pas César, la roche tarpeienne est proche du Capitole

Emmanuel Macron à l’hôtel de ville de Paris. Image Charles Platiau – AFP

L’état de grâce, s’il existe, ne dure par définition qu’un temps. L’écran de fumée s’évanouira et il est fort probable que le brouillard se dissipera à la faveur des réformes estivales du code du travail. Après la nomination du gouvernement d’Edouard Philippe la brume était déjà bien moins épaisse qu’au soir du 7 mai.

Si la gauche doit endosser la responsabilité de mettre les choses au clair, force est de constater qu’une partie de la gauche a savamment alimenté le flou dans le cadre des élections législatives.

Que l’on parle de contribution vigilante ou d’opposition constructive à la majorité présidentielle, nombreux ont été les candidats de gauche à vouloir envoyer le signal que s’ils n’étaient pas officiellement dans le camp de La République en marche, ils n’était pas franchement contre le nouveau Président élu.

Dans les premiers mois de la Présidence, s’opposer par principe n’aurait aucun sens sauf à vouloir intenter un procès d’intention bien éloigné de la finalité de l’exercice du pouvoir qui consiste à agir après avoir pris le temps de parler durant la campagne.

Mais s’il est une chose contre laquelle la gauche peut d’ores et déjà s’insurger c’est contre sa propre mort. Elle n’y est pas condamnée. Au nouveau César auquel certains prêtent un exercice jupitérien du pouvoir la gauche doit se souvenir que la roche tarpéienne est proche du Capitole. La gauche va revenir dans le Game et elle va faire mal !

Serge Armand, producer and selector à « C’est quoi la Gauche ».

 

 

Une réflexion au sujet de « Jupiter, César et Dark Vador : le chef d’En marche impérial »

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