Réflexions

C’est vraiment pas mon genre

Salut, c’est Raymonde. Pour cet article, j’ai décidé de modifier mon prénom afin de mieux refléter mon identité de genre.

Tout ceci est scientifiquement établi. En effet, j’ai livré à un algorithme les précieuses données de mon compte facebook, pour reconstituer mon profil social et psychologique. C’est le même genre d’algorithme qui a été utilisé pour définir et orienter les messages ciblés lors de la campagne électorale de Donald Trump.

Il se base sur les travaux de Michal Kosinski, ce jeune chercheur controversé qui a travaillé entre autres au laboratoire d’études en psychométrie de l’université de Cambridge. Ses recherches auraient établi qu’il est possible, à partir d’un minimum de 68 « likes », de prédire la couleur de peau d’un internaute (à 95%), son orientation sexuelle (88%) ou ses convictions politiques (85%). Mais aussi son genre, avec une probabilité de succès de 93 %1… Piqué de curiosité, j’ai testé le bouzin en lui livrant mes « likes » facebook. Et ce fameux algorithme m’annonce, à 77 % de probabilité… Que je suis une femme !

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« Your digital footprint suggests that you are Female » – en exclusivité mondiale, un extrait du profil psychologique de Raymond Perec, alias Raymonde P. Capturé à partir de https://applymagicsauce.com/

La fiabilité des résultats de ces outils de retraitements des données n’est pas la question que je veux traiter ici.

Je voudrais juste que l’on s’arrête un moment sur ce que l’existence de cet algorithme révèle : on peut deviner le sexe d’une personne à partir de critères entièrement sociaux.

Rien de physiologique, rien de biologique dans tout cela. Je ne suis pas une femme parce que j’ai un vagin et un utérus, mais parce que j’achète du rouge à lèvres et que j’écoute Rihanna2. Voilà une parfaite introduction au concept de genre !

Le sexe goût nature

N’en déplaise aux voix conservatrices qui se vautrent dans un abus de langage rhétorique, le genre n’est pas une « théorie », c’est un domaine d’études. Le concept de genre nous aide à mieux comprendre la dimension sociale du sexe. Quand, dans le langage courant, on parle de « sexe », nous mélangeons en effet deux dimensions distinctes :

  • il y a d’un côté l’aspect physiologique, biologique, du sexe, de la détermination sexuelle au sein de nos 46 chromosomes, à certains phénomènes génétiques exceptionnels près : je suis un homme quand j’ai un chromosome Y et certains caractères (pénis, testicules, etc.) ; je suis une femme quand j’ai deux chromosomes X et certains caractères (clitoris, utérus, etc.) ;
  • de l’autre, il y a l’aspect social du sexe : je suis un homme quand je porte des costumes-cravate, regarde le foot, boit des bières ; je suis une femme quand je porte des jupes, lit des magazines de mode, m’épile les jambes.

Ce qu’il est fascinant de constater, c’est que ce qui compte vraiment dans la définition du sexe, c’est cette dimension sociale. C’est logique puisque nous nous inscrivons dans le cadre d’une société, c’est-à-dire un environnement normé par une communauté d’individus. L’identité est donc essentiellement façonnée par le rattachement à des normes. La définition physiologique du sexe est de surcroît plutôt fragile. Les personnes les plus privilégiées peuvent véritablement changer de sexe grâce aux progrès des techniques médicales. Sans compter que dans certains cas, des personnes peuvent naître sans sexe (sans pénis ni vagin) ou avec le sexe du sexe opposé… vous suivez ? Cela a failli conduire à la reconnaissance administrative d’un « sexe neutre », finalement écartée par la Cour de cassation, mais qui ouvre des discussions éthico-politiques vertigineuses (les lecteurs et lectrices du figaro en ont eu des sueurs froides). La disparition administrative de la distinction binaire homme/femme, qu’on la recherche ou qu’on la redoute, ouvre rapidement des implications très profondes et fascinantes.

Pourtant, dans l’imaginaire collectif, l’identité sexuelle reste profondément liée à une représentation fantasmée d’un « ordre naturel », un état de nature que la société ne ferait que refléter: les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus. Et souvent, les prises de position des féministes sont critiquées sous le prétexte qu’elles nient des réalités naturelles indépassables. Par exemple : les gonzesses jacassent sur l’égalité de traitement, mais elles sont bien contentes que les gars soient là « quand il s’agit de porter des trucs lourds ». Évidemment, ces arguments sont complètement bidons. OK, les femmes développent en moyenne une masse musculaire moins importante que les hommes (même si ces différences physiques sont évolutives). OK, elles ont un cycle menstruel qui pour une bonne partie d’entre elles les affecte physiquement jusqu’à atteindre l’âge de la ménopause. Oui, ce sont les seules à tomber enceintes et allaiter, et elles sont affaiblies pendant la période de grossesse. So what ?

L’humain est un animal fondamentalement social. Il s’organise en communautés fonctionnant autour de mécanismes de coopération et de partage des tâches. Les caractéristiques physiologiques des individus ne sont donc pas déterminantes dans l’allocation des fonctions et des comportements. Les humains ont mis en place des structures et des outils techniques qui sont censés permettre d’assurer la survie des membres de la communauté quelles que soient leurs caractéristiques physiques respectives.

On le voit dans notre vie de tous les jours. L’individu dominant n’est plus celui qui a les capacités physiques de ramener de la nourriture à la communauté. Il a d’ailleurs rarement les capacités physiques lui permettant de « porter des trucs lourds ». Pas besoin d’aller chercher très loin pour trouver des exemples emblématiques.

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Exemple-type de mâle dominant au 21e siècle, a.k.a. les progrès de la civilisation.

Plusieurs études tendent à établir que les femmes sont en moyenne plus éduquées que les hommes. On pourrait s’attendre à les voir occuper davantage de responsabilités, dans une société de la connaissance où les principaux atouts des individus résident dans leur faculté de raisonner et d’appréhender la complexité des structures. Mais comme nous le savons bien, les choses ne se passent pas comme cela.

Les postes à responsabilités échappent largement aux femmes. Les femmes n’accèdent davantage au sommet de l’échelle sociale que lorsque l’organisation qui les emploie est en crise. Enfin, à responsabilités et durée de travail égales, la rémunération des femmes serait en France encore 9 % inférieure à celle des hommes. Ces inégalités révèlent une répartition du pouvoir profondément patriarcale. La hiérarchie des genres est intériorisée par la plupart des citoyens, quels que soient leur sexe ou leur génération.

Un exemple éclairant : Seth Steven Daidowitz, ancien data-scientist chez Google, a analysé quelques milliards de requêtes de recherche des internautes. Il remarque que les parents sont deux fois et demi (!) plus susceptibles de demander à leur moteur de recherche « est-ce que mon fils est surdoué ? » plutôt que « est-ce que ma fille est surdouée ?« . Pourtant, dans les écoles américaines, les filles sont 9 % plus susceptibles que les garçons d’être intégrées dans des programmes pour surdoués.

Culturellement, le patriarcat fait de la résistance, assis sur des représentations « naturalistes » du rôle de la femme pourtant démenties par les statistiques et les études scientifiques. Un constat qui a de quoi frustrer tout citoyen épris de justice… À quoi cela sert d’imaginer une civilisation avancée si on ne peut rien faire dedans ? Comme le relevait la lointaine consœur Olympe : « la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ».

Faites pas genre vous ne comprenez pas

Mais soyons plus précis. Qu’est-ce qui cloche exactement avec cette histoire ? Il y a deux principaux problèmes qui découlent des structures sociales rattachées au genre :

  1. le genre assigne aux personnes qui y sont rattachées un positionnement social, une place dans la société, plus ou moins enviable, plus ou moins privilégiée ; il est donc le relais d’inégalités et de situations de domination ;

  2. les individus se voient assignés à un genre prédéfini. Ils ne peuvent pas le choisir ou l’acquérir, car il est rattaché à une caractéristique génétique déterminée à la naissance, limitant la capacité de l’individu à se construire une identité de façon libre et autonome. L’identité culturelle rattachée au genre est de surcroît binaire : tous les hommes viennent de Mars, toutes les femmes viennent de Vénus. Cela limite les possibilités d’épanouissement des individus.

Un citoyen de gauche, comme nous le rappelons en fronton de notre site, est une personne qui croit en la dignité universelle des êtres humains, analyse la société en termes de structures, et cherche à faire progresser la civilisation pour atteindre une organisation plus juste des rapports sociaux. Ainsi défini, tout citoyen de gauche, quel que soit son sexe biologique, est donc amené à être féministe. L’engagement féministe découle d’un raisonnement en trois temps :

  1. la prise de conscience du caractère socialement construit de l’identité sexuelle : pour donner une variante de la punchline de Simone, on ne naît pas homme, on le devient ; on vient accoler à une caractéristique biologique tout un ensemble de propriétés et de rôles qui n’ont absolument rien à voir avec cette caractéristique (la culture de la « virilité » et de la « féminité ») ;

  2. la prise de conscience des inégalités attachées à l’identité sexuelle (pas accès aux mêmes responsabilités, pas accès aux mêmes rémunérations, positionnement sur des activités qui ne donnent lieu à aucune rémunération et placent les personnes sous la dépendance de leurs proches, pas accès aux mêmes droits ou aux mêmes libertés, exposition plus grande à des violences domestiques ou à des agressions dans l’espace public), et de la restriction de la liberté individuelle découlant du cadre culturel qui définit des identités binaires (un homme, même s’il est socialement privilégié par sa possession d’une paire de testicules, peut se sentir mal à l’aise avec les attendus culturels de la « virilité ») ;

  3. la prise de conscience du fait que, malgré son caractère totalement construit, l’identité sexuelle est assignée de façon arbitraire aux individus qui composent la société. Les révolutionnaires de 1789 ont chassé les privilèges de naissance par la porte la nuit du 4 août et voilà qu’ils se réintroduisent par la fenêtre.

Le féminisme est avant tout un combat pour la dignité humaine. Il cherche à débarrasser les individus de contraintes arbitraires qui restreignent les libertés individuelles. De mon point de vue, le combat pour l’égalité des sexes et des genres est un objectif aujourd’hui central mais, au final, secondaire. L’objectif d’égalité n’existera que tant que le but ultime du féminisme ne sera pas atteint : la disparition du genre en tant que problème social.

Au fond, le but ultime des mouvements féministes est d’arriver à une société qui fait aussi peu de cas de la différence de genre que de la différence entre chauves et chevelus par exemple. Le féminisme disparaîtra avec la disparition de son objet. Pour moi (homme hétéro socialement privilégié) il ne s’agit pas ultimement de porter la voix des « femmes » contre celle des « hommes ». Il s’agit de supprimer la distinction sociale entre femmes et hommes. Raymonde se veut donc une avocate de l’« agenrisme » (même si, je le reconnais, le terme est assez moche), c’est-à-dire d’un mouvement qui prône la disparition du genre binaire comme porteur de statut social. Le concept d’agenrisme a en outre l’avantage de pouvoir englober le combat pour la reconnaissance de la dignité humaine des lesbiennes, gays, bi et transgenres, un combat qui me semble indissociable de celui, stricto sensu, du féminisme.

Libérer les possibles

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Eddie Izzard, comédien britannique de stand up, se travestit régulièrement sur scène et se définit entre autres comme un « lesbian male ».

Les personnes que je côtoie se déclarent parfois perplexes, voire hostiles face au mouvement féministe et à cette obsession du genre. « Qu’on nous laisse vivre tranquilles ! » pourrait être leur motto. Une remarque revient souvent, de la part des filles de mon entourage : on ne doit pas renoncer aux charmes de la féminité. Ces amies se reconnaissent pleinement dans l’identité féminine. Elles s’y trouvent heureuses et épanouies et redoutent de voir émerger, sous la pression des féministes, une sorte de dictature asexuée qui ferait disparaître de la vie des gens le glamour, la joie et la séduction. En gros, les « féminazies » nous préparent un monde aseptisé qui ressemble méchamment à un cauchemar d’Orwell. Cette peur est compréhensible et il faut y répondre.

Pour moi le féminisme, ce n’est pas du tout cela. C’est bien au contraire une volonté de libération, qui peut apporter de la joie, de la diversité et de l’inventivité à nos vies. Le féminisme peut nous donner les clés indispensables pour que chacun puisse se construire, en toute liberté, sa propre identité.

On parle trop peu des souffrances vécues par les individus qui se sentent appartenir à un genre que la société leur refuse, voire qui ne se reconnaissent dans aucune des cases préconçues que sont la virilité et la féminité. Le genre tel qu’il est assigné dans notre société est une institution culturelle, qui exerce une violence symbolique sur les citoyens. Il peut comprimer et oppresser les individus, quel que soit leur sexe. Sa violence se diffuse partout, dès le plus jeune âge. Les petits garçons qui ont le malheur d’apprécier jouer à la poupée, de préférer les activités artistiques au sport, ou de s’exprimer de manière trop maniérée se voient moqués, traités de « pédale », ridiculisés, maltraités au quotidien. Et même des personnes qui ne se posent pas de question sur leur identité sexuelle peuvent inconsciemment souffrir des stéréotypes véhiculés par le genre.

À la suite du féminisme, l’agenrisme doit justement libérer les individus de ce cloisonnement culturel, en leur donnant toutes les clés nécessaires pour se construire leur propre identité et leur propre personnalité. Le côté libératoire et « festif » de la construction de l’identité s’exprime surtout au sein de la communauté LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et trans), à l’occasion d’événements du type gay pride. Mais il ne faut pas que l’arbre cache la forêt. Si les médias ont tendance à restreindre la question de l’identité de genre à la transsexualité, il est primordial d’étendre la réflexion à tous les citoyens, en incluant les hommes et femmes hétérosexuels. Les hommes hétéros constituent aujourd’hui une communauté dominante. On pourrait considérer qu’ils n’ont pas à être « libérés », et qu’ils n’ont aucun intérêt à soutenir le combat féministe ou agenriste. Pourtant, au niveau individuel, ils peuvent aussi être soulagés du poids absurde des attendus de la « virilité ».

Le combat féministe ou agenriste doit donc se concevoir comme une entreprise collective de libération, et non comme une entreprise de normalisation.

Hommage aux boucs émissaires de la bien pensance

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Exemple-type de féminazie. Ces femmes ne manquent pas d’arguments…

Pour arriver à cet idéal, nous sommes obligés de combattre des préjugés qui nous apparaissent au premier abord sympathiques ou anecdotiques. Nous nous retrouvons donc dans une situation déplaisante, où la raison condamne ce que le cœur adore.

La lutte contre le terme « mademoiselle » illustre bien cette difficulté. Elle est emblématique des difficultés que connaît aujourd’hui le combat féministe. La question de l’emploi du mot méritait bien d’être posée. L’existence d’une case « mademoiselle » dans les formulaires administratifs obligeait les femmes à exposer leur situation personnelle et familiale, ce qui n’était pas demandé aux hommes. Au-delà de cette inégalité dans la protection de la vie privée, l’usage du terme mademoiselle véhicule une vision idéologique du statut de la femme : tant qu’une femme n’est pas mariée, elle n’est pas à proprement parler une « dame ». En revanche, un homme est considéré comme un « monsieur » quels que soient son âge et sa situation conjugale.

Les enjeux sont primordiaux, car il s’agit de modifier le langage quotidien, qui façonne notre façon de voir le monde. Mais précisément pour ces mêmes raisons, le combat agace : on vient s’immiscer dans le langage de tous les jours, un langage que l’on s’est chacun-e personnellement approprié. Une telle intrusion dans notre vie intime a quelque chose de violent. Et cette violence est mal acceptée parce que les enjeux ne sont pas du tout visibles. Le langage de tous les jours est si banal que l’on ne le considère pas du tout comme un véhicule idéologique. Dès lors, la violence ressentie face à la volonté de modifier l’usage de mots du quotidien apparaît d’autant plus absurde et incongrue.

Vouloir faire disparaître du langage administratif le terme « mademoiselle » c’était donc s’assurer de braquer beaucoup de monde. Petit verbatim résumant les commentaires postés sur les articles en ligne abordant le sujet : « Quelle polémique ridicule… Elles ne savent plus quoi inventer… L’enjeu est dérisoire, pourquoi parler vocabulaire alors que des femmes se font chaque jour tuer par leur mari ?… Elles veulent tuer la langue française… Bientôt on n’aura même plus le droit de dire bonjour ! ». La lutte contre le recours à la distinction madame/mademoiselle cumule deux critiques adressées au mouvement féministe : 1) c’est un truc de chipoteuses, elles ne savent plus quoi inventer pour faire chier alors qu’elles ont déjà tout, et 2) c’est un truc de psychorigide, avec elles on n’aura bientôt plus le droit de rien dire, ça fait flipper sur l’état de notre société. Le point de convergence de ces deux arguments ? Les féministes sont des chieuses.

Le militantisme anti-domination emprunte toujours un chemin de crête difficile à parcourir sans s’exposer à l’exclusion sociale. Les groupes discriminés ou dominés ne peuvent partager pleinement leur sentiment de révolte avec les individus qui ne sont pas dans la même situation qu’eux, que l’on peut sommairement appeler les « privilégiés ». Une partie des privilégiés (appelons les les « bobos ») peuvent exprimer de la sympathie avec la cause, mais le risque existe toujours de les braquer, de se couper de leur soutien. Les privilégiés trouvent alors que les militants « exagèrent », ou se « radicalisent ».

Pourtant, le soutien des « bobos » est indispensable à la cause quand celle-ci porte les aspirations de justice d’un groupe minoritaire. Le militant anti-domination est donc face à un dilemme redoutable : s’il exprime sans réserve sa révolte, il risque de se voir accusé de menacer le vivre-ensemble, de ne porter que les intérêts d’une minorité contre la société, et ainsi de se couper de ses alliés potentiels « bobos » dont il a tant besoin. Si à l’inverse il met de l’eau dans son vin, pour se faire mieux accepter par les « bobos », il risque non seulement d’affaiblir l’enjeu de sa cause, mais également de se couper du cercle des militants les plus intransigeants.

Dans le cas du féminisme et de l’agenrisme, le groupe des discriminés a pourtant l’énorme avantage d’être majoritaire ! Les femmes représentent la moitié de la population, et si l’on y ajoute les membres masculins de la communauté LGBT, on dépasse clairement les 50 % de citoyens. Seulement voilà, nous retombons sur la difficulté du manque de visibilité des enjeux. Les structures sociales liées au genre sont profondément intériorisées et très peu visibles des citoyens. Une grande partie du groupe discriminé ne voit pas où réside le problème. C’est ainsi qu’un groupe majoritaire se retrouve mis en minorité. Il est tout à fait impossible de s’adresser à la fois aux opprimés acceptant les structures de discrimination, aux militants radicaux et aux « bobos ». Dans cette configuration, il faut traiter le problème à la racine, pour faire apparaître aux yeux de tous les structures de domination.

Les féministes sont obligées de choquer pour faire bouger les lignes. Nos préjugés sont enracinés tellement profondément en nous que nous avons besoin de bombes à fragmentation pour en ébranler les fondations. Alors oui, à ce stade, nous avons besoin de kamikazes de la relouitude. L’opiniâtreté de certaines militantes et leur lecture de toutes les relations sociales sous le prisme de la domination masculine rend toute conversation avec des hommes bien pensants et un brin portés sur le « mansplaining » potentiellement explosive. Les « féminazies » sont reloues ? Pourtant, elles sont indispensables et salutaires. Elles sont la génération détestée qui prépare le terrain pour l’avènement d’une société où la question de la domination masculine ne sera plus regardée avec incrédulité ou mépris. Les militantes féministes m’ont ouvert les yeux sur des sujets que je négligeais totalement et m’ont aidé à mieux comprendre des mécanismes d’exercice du pouvoir, au-delà de la seule question des relations entre hommes et femmes. L’analyse féministe de la charge mentale est par exemple très éclairante pour penser l’exercice réel des libertés dans d’autres domaines, comme la question du difficile équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Les militantes féministes sont aujourd’hui celles qui portent avec le plus de fougue et le plus de succès l’ambition de combat culturel défendu par Antonio Gramsci. Elles font vivre le débat sur les structures sociales, font émerger des concepts et adopter des mesures concrètes qui font avancer nos sociétés vers plus de justice.

Préparer l’avenir

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Détournement des portraits des candidats à la présidentielle 2017 en France, source anonyme, reddit

Le combat pour la dignité humaine et le développement des capacités des individus est avant tout un combat culturel. Il s’inscrit dans la durée et repose sur l’éducation et l’information des citoyens. Nous devons changer le regard que nous apposons sur nous-mêmes. C’est pourquoi il est primordial de lire, écouter, diffuser et discuter les œuvres des militants et militantes féministes, qui nous aident à mieux comprendre la façon dont notre vision du genre est construite. Je vous encourage de lire les travaux de blogueuses et blogueurs comme Emma, Marion Mille, Anita Sarkeesian, Anne-Charlotte Husson, les auteurs du projet crocodiles ou encore Jonathan McIntosh. Il est important de connaître leurs réflexions et d’en débattre.

Une fois les structures sociales de genre mieux connues, peut-on en tirer des mesures politiques de nature agenriste ? C’est assez délicat quand l’enjeu réside essentiellement dans la façon dont se construisent les mentalités des individus. Voici cependant quelques exemples, car Raymonde aime les listes :

  • renforcer le congé paternité et prévoir un droit strictement égal entre hommes et femmes en matière de congé parental ;

  • diversifier et modifier l’offre ludique et culturelle pour les enfants : sortir de l’éternel clivage jouets guerriers/d’ingénieurs VS jouets mode/services à la personne. Encourager une diversité de représentations des filles et des garçons dans la littérature et le cinéma pour enfants, pour permettre aux petits garçons de davantage s’identifier à des héroïnes, et inversement à des petites filles de s’identifier à des héros masculins. On conçoit très bien qu’un petit enfant brun s’identifie à un héros aux cheveux blonds, ou à un personnage adulte. Cela devrait être tout aussi simple de s’identifier à un héros de genre différent ;

  • promouvoir le développement d’œuvres pornographiques sortant du schéma de la domination masculine et de la soumission féminine ; lutter contre les représentations esthétisantes du viol dans la culture pornographique, et plus largement dans les œuvres d’art et dans la publicité ;

  • limiter les démarches administratives nécessitant pour les usagers de mentionner leur genre : il faut que l’on perde au maximum le réflexe de se définir par son identité sexuelle.

Ces changements ne sont pas simples à mettre en place. Ils reposent sur une mobilisation collective des citoyens. Mais bon, y a un moment où il faut savoir mettre ses couilles sur la table !

Raymonde Perec, lesbienne frustrée transgenre et féminazie qui écrit avec ses ragnoutes pour « C’est Quoi la Gauche ».

1 Statistiques établies sur une population test de 243 000 personnes selon le site du chercheur.

2 Exemples non contractuels.

 

Photo de couverture: image du film « And now for something completly different » (1971) / Colombia Pictures Corporation – extrait du sketch « The Lumberjack song » des Monty Python

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