Crochet du gauche

Aie confiance…

Allez savoir pourquoi, on a eu peur…

C’est con hein, ce sentiment qui débarque sans prévenir. C’était il n’y a pas si longtemps, vers le mois de mars ou d’avril dernier. La campagne électorale battait son plein. Il était alors assez clair que nous allions retrouver le Front National au second tour. Et puis des articles ont commencé à fleurir, montrant en quoi la victoire finale du FN n’était pas si impossible ou improbable, à la faveur du mécanisme de l’abstention différenciée.

On entendait d’un côté de plus en plus de témoignages de gens de droite, expliquant qu’en cas de duel Macron / Le Pen, ils voteraient soit blanc, soit FN ; et de l’autre, de plus en plus de témoignages de gens de gauche expliquant qu’en cas de duel Fillon / Le Pen ou Macron / Le Pen, ils voteraient blanc aussi. L’idée n’est pas ici de refaire inlassablement le débat sur les choix finaux des uns et des autres. Ces deux « événements », liés l’un à l’autre, me faisaient réellement peur.

Mais pourquoi d’ailleurs, avons-nous ressenti cette peur, là où beaucoup de gens étaient « prêts à prendre le risque » ? Nous n’avons pas eu à chercher longtemps. Si le FN emportait le pouvoir, il arrivait avec un dispositif clé en main, dont pas grand monde n’a parlé : l’état d’urgence, entré dans nos lois en entré dans nos lois en 1955 dans un contexte post-colonial liberticide et fertile en barbouzeries de la pire sorte. Trois fois rien en somme. Simplement le pouvoir d’arrêter quiconque sans aucun contrôle judiciaire. Ah oui, quand même. Qui connait un peu la vulgate de l’extrême droite peut légitimement commencer à s’inquiéter : « merdias » et « journalopes », « judéo-maçons », « envahisseurs », « islamo-gauchistes » et j’en passe. Le propre de ces listes étant qu’elles peuvent s’allonger à volonté, à la discrétion du pouvoir.

Heureusement, notre crainte était excessive…

On a simplement trop crié au loup. Le peuple de France a finalement choisi pour le gouverner un modéré, moderne, qui fait de la bienveillance son moto. Un homme qui a clairement annoncé pendant la campagne qu’il supprimerait l’état d’urgence.

RAS donc.

« On a quand même bien fait de leur faire confiance aux dernières élections… »

Le truc sympa, c’est qu’il est en passe de tenir sa promesse. L’état d’urgence va être supprimé : Yallah, sortez les cotillons ! Ah oui sauf qu’en fait, pas vraiment. Le projet de loi « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » adopté par l’Assemblée nationale et le Sénat intègre les mesures jugées « les plus efficaces » de l’état d’urgence dans le droit commun. A la bonne heure.

Attention, entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici de nier la menace terroriste de ces dernières années, ni de dire qu’il ne faut pas se prémunir contre ces attaques. Mais la capacité à restreindre arbitrairement et fortement les libertés et droit fondamentaux d’un individu sur la base d’une suspicion simple doit rester de l’ordre d’une juridiction exceptionnelle.

Certes le texte final a été revu sur certains points (supprimée par exemple, l’obligation de fourniture par un individu, sur suspicion, de l’ensemble des identifiants des moyens de communications électronique). On peut néanmoins se demander comment une telle mesure a pu germer dans l’esprit d’un Gouvernement attaché au libéralisme politique et être votée par la majorité des députés  (pour une fois que le Sénat sert à quelque-chose !) ?

De telles mesures font également fantasmer le clown d’outre Atlantique. De telles évolutions ne sont pas rassurantes car elles donnent tout simplement trop de pouvoirs au Pouvoir. Où réside le contrôle de la nature de la suspicion ? Comment la qualifier ? Elle nous apparaît évidente dans un contexte qui est celui des attaques terroristes islamistes récente, mais demain, quand les contours de la suspicion seront plus flous ? Regardons vers l’état turc d’Erdogan, qui garda récemment en geôle le journaliste Loup Bureau, sans procès, sous suspicion de terrorisme alors que le reporter n’avait fait que côtoyer les groupes armés kurdes, pour informer. Nous n’y sommes pas, mais certains travaillent, naïvement ou cyniquement, à ouvrir une brèche ! Pensons à l’affaire du groupe de Tarnac, neuf ans après ses débuts, délestée par la Cour de Cassation de sa qualification de terrorisme : le soupçon était, sinon orchestré, du moins erroné.

On ne sait plus très bien aujourd’hui s’il faut crier au loup, ou se convaincre que « ça va aller ». Mais la simple perspective de voir débarquer à la tête de l’état une personnalité – quel que soit son bord politique d’ailleurs – un peu trop portée sur la volonté d’imposer sa volonté aux autres, nous terrifie. Plus besoin, depuis l’adoption de cette loi, de prendre de précautions pour s’en prendre aux « ennemis de l’état ».

Les régimes démocratiques ont cette faiblesse qu’ils se détruisent d’abord de l’intérieur. Il faut s’inquiéter d’une évolution législative justifiant par une situation exceptionnelle de rendre communs, au soi-disant bénéfice de la démocratie, l’usage des moyens de la dictature ou tout du moins d’une juridiction d’exception.  Peut-être faut-il déjà y voir les vilains atours de ce que Max Liniger-Goumaz exposait en 1992 (extraits ici, écouter pour poursuivre ici) à propos de certaines démocraties fantoches africaines, qu’il qualifiait alors de « démocratures », de dictatures camouflées ?

« You have nothing to worry about »

On ne sait jamais à l’avance à quel moment il faut réagir. Quel est le bon moment pour dire « l’état menace trop ma liberté individuelle et les libertés publiques ». Il est souvent déjà trop tard lorsque l’on s’en préoccupe. Depuis la reconduction quasi systématique de l’état d’urgence, de nombreuses Organisations Non Gouvernementales ainsi que des citoyens essayent de mobiliser sur le sujet. Mais force est de constater que la valeur « Sécurité » l’emporte d’ores et déjà largement sur la valeur « Liberté ».

Et comme diraient plusieurs de nos dirigeants (Manuel Valls en son temps, Gérard Collomb aujourd’hui, pour ne citer qu’eux) : « N’ayez crainte, si vous n’avez rien à vous reprocher, vous ne serez pas inquiétés ».

Et bien c’est précisément ce qui nous inquiète.

René, serpent hypnotique de « C’est quoi la gauche? ».

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