OuPoPo

Regarde mon doigt

Avec Raymond on vous dit souvent que l’on aime bien jouer avec les mots, c’est pour cela que nous utilisons l’OuPoPo. On vous dit aussi souvent que ce n’est pas qu’un jeu : le langage est la matière première de la politique (celle que l’on fait pour se faire élire en tout cas) et savoir en jouer (ou en déjouer les pièges) est une étape cruciale dans le lancement d’une carrière.

C’est dans notre démarche d’assistance à personnage politique en danger (initiée ici par Raymond) nous vous proposons aujourd’hui d’étudier la technique dite du « Regarde Mon Doigt ».

Cette technique a été récemment (et assez brillamment) utilisée par le vice président de Alternativ Für Deutschland, le parti d’extrême droite qui vient de faire son entrée au Parlement allemand (pour une séance de rattrapage vidéo, c’est ici).

Le refus du métissage est dangereux pour le style vestimentaire

Cet homme charmant à la cravate avantageuse a déclaré :

« Si les Français ont le droit d’être fiers de leur empereur et les Britanniques de l’amiral Nelson et de Churchill, alors nous avons le droit d’être fiers des performances des soldats allemands durant la Seconde Guerre mondiale. »

Le jeu des trois mensonges

Les connaisseurs (et les professionnels de la politique) auront immédiatement reconnu un magnifique « Regarde Mon Doigt ».

Mais cékoidonc qu’un « Regarde Mon Doigt » me direz-vous ? Et bien c’est une technique de dissimulation qui permet à un politicien de dire quelque-chose à une partie de son auditoire tout en prétendant ne pas l’avoir dite à une autre partie de son auditoire. Il s’agit donc de construire un cheminement vers une conclusion évidente et de ne jamais prononcer effectivement la dite conclusion. La technique est commune, notamment chez les partis en pleine stratégie de dé-diabolisation. Elle permet de donner des gages à la base sans effrayer les plus tièdes.

On montre du doigt un vieux portrait poussiéreux du Führer et on prétend que l’on ne faisait que lever le doigt.

Petit décryptage rapide de cette pièce assez exceptionnelle :

  • Les français et Napoléon
Bonaparte en train de dissoudre une assemblée.

Nous vous avons parlé de notre rapport à l’histoire ici (et ici d’ailleurs). Ce n’est pas parce que des français ont fait quelque-chose que nous devons, sous peine de manquer de patriotisme ou de bon sens, en être fiers. La France d’hier n’était pas plus monolithique que la France d’aujourd’hui et quand bien même l’aurait elle été, aujourd’hui n’est pas hier. Nous ne sommes pas tenus par les erreurs et encore moins par les crimes du passé, eussent-ils été commis par des français, voire même au nom de la France.

En politique on choisit ses ancêtres et ses modèles. Napoléon était sans doute un génie militaire mais nous ne pensons pas ici que la guerre soit chose admirable (même si il faut être prêt à la faire en tant que de besoin). Par ailleurs, Napoléon était un général putchiste et un autocrate liberticide, pas de quoi être fiers sur ce plan selon nous.

Et puis quel parti aujourd’hui se revendique de Napoléon ? Qui invoque son héritage ? Qui le célèbre ?… Pas grand monde.

La présence de Napoléon ici sert à deux choses : construire une équivalence morale entre lui et ce qui va venir et introduire le mot « Empereur » / « Kaiser », qui permet de poser l’ambiance (élément essentiel d’un « Regarde mon doigt »). Or, si Napoléon était un autocrate et un expansionniste forcené, en faire l’équivalent d’un génocidaire est un mensonge absurde et indigne.

Ce choix permet aussi de sembler faire une concession : Napoléon est un ennemi historique de l’unité allemande, notre orateur semble admirer Napoléon, ou en tout cas accepter qu’on l’admire, alors que Napoléon est une figure étrangère et hostile. En réalité, il prépare le terrain : l’Allemagne n’a pas le monopole de l’expansionnisme et d’ailleurs elle est une victime de l’histoire, contrainte à l’unité et l’agressivité pour sa survie (l’occupation française de la rive droite du Rhin est de sinistre mémoire), les Allemands n’ont donc pas à avoir honte de leur histoire. Enfin, rappelons le, Napoléon a été vaincu, à Waterloo, par les Britanniques et…les Prussiens !

  • Que vient faire Churchill dans cette galère ?
Churchill, l’excentrique (à droite sur la photo).

A première vue il y a quelque-chose d’étrange dans la phrase que nous étudions. Reprenons sa structure, elle est ternaire, comme une blague Belge : c’est un Français, un Anglais et un Allemand. A ceci près que les Anglais sont venus à deux : Nelson et Churchill.

Nelson semble à sa place, un amiral planté entre un chef militaire français et les soldats allemands. Mais Churchill ? Un Premier Ministre civil, démocratiquement élu entre un autocrate et des soldats ? Certes Churchill a mené la guerre pour son pays et son nom est pour toujours associé au conflit mondial. Mais Churchill a mené une guerre défensive contre une puissance visant l’hégémonie européenne et mondiale et l’extermination de populations civiles. Alors que vient-il faire ici ?

Sa présence sert à créer une équivalence morale malhonnête, elle sert à jeter le trouble et en un mot, à nous prendre pour des imbéciles. En effet, notre truculent orateur nous explique que la guerre menée par Churchill et celle menée par le IIIème Reich sont comparables. Il tend un piège à notre raison, pour mieux faire avaler sa couleuvre.

De plus les deux personnages Britanniques servent à assurer la parfaite symétrie de la construction du raisonnement, pour nous entraîner avec certitude vers la conclusion (qui sera non dite). Nelson assure la symétrie avec Napoléon, il en est le vainqueur et celui qui l’humilia à Trafalgar, mettant fin à son rêve d’expansion mondiale (et assurant la sécurité du Royaume-Uni). Churchill est bien entendu le vainqueur d’un autre tyran d’Europe continentale…

  • Qui sont « les performances des soldats allemands » ?
Mais qui donc figure sur cette image ?…

Une structure en miroir donc, reposant sur deux duels de fiertés militaires opposées : Napoléon face à Nelson ; Churchill face…aux performances des soldats allemands pendant la seconde guerre mondiale !

Nous touchons ici au coeur du « Regarde Mon Doigt » : les « performances des soldats allemands durant la Seconde Guerre mondiale » ne sont pas le contre point normal et attendu de Churchill de la même manière que Napoléon est celui de Nelson. La conclusion attendue du raisonnement (malhonnête) mené précédemment est que si les Français ont le droit d’être fiers de Napoléon (parce que les Britanniques sont fiers de Nelson) alors les Allemands ont le droit d’être fiers d’Hitler (parce que les Britanniques sont fiers de Churchill).

Mais voilà, notre orateur sait non seulement que l’équivalence morale qu’il est en train de construire est fausse, criminelle et absurde, mais il sait aussi qu’en prononçant le nom d’Hitler il s’aliène une partie de ses électeurs potentiels qui, si ils sont prêts à le suivre pour une partie de son programme populiste, préfèrent oublier sa radicalité. Notre orateur a néanmoins besoin de rassurer sa base sur le fait qu’il n’est pas un jaune ou un mou ; et puis il a sans doute des convictions bien rances ; et surtout il veut qu’on parle de lui. Il doit donc dire Hitler sans dire Hitler. Voici donc surgir les « performances des soldats allemands durant la Seconde Guerre mondiale ».

Et voilà, le tour est joué : tout le monde a compris ce que l’orateur voulait dire, ce qu’il aurait du dire, ce qu’il allait dire…mais il ne l’a pas dit. Et s’il ne l’a pas dit, ce grand courageux pourra toujours dire qu’il ne l’a pas dit, qu’on lui fait des faux procès, que nous avons l’esprit mal tourné, etc…

La technique est vieille comme la politique, elle est plus ou moins bien utilisée et plus ou moins subtile. Nous pourrions multiplier les exemples, mais ils ne sont pas tous aussi beaux que la celui que nous mettons en exergue aujourd’hui et c’est pour ça que nous avons choisi de nous attarder un peu sur ce cas.

Le « Regarde mon doigt »

Vous l’aurez compris, un « Regarde Mon Doigt » c’est un vrai jeu d’enfant, voici donc comment vous pouvez, sans effort, y jouer à votre tour :

  1. choisissez une belle saloperie, bien grasse et odorante, qui mettra en joie la partie de votre auditoire la plus fanatique et acquise à votre cause mais qui risquerait grandement d’aliéner une frange plus modérée ou hésitante de votre électorat potentiel. Attention : la saloperie doit pouvoir être exprimée grâce à un mot clef ;
  2. construisez une phrase de beau style (le rythme ternaire est souvent apprécié des amateurs de « Regarde Mon Doigt ») dont l’énonciation amène votre auditoire à deviner votre chute ;
  3. remplacez votre mot clef par une autre formule. Nous vous conseillons, pour ce faire, de recourir à la littérature définitionnelle ou à ses variantes. Vous pouvez remplacer le mot par sa définition (fournie par votre meilleur dictionnaire en ligne) ou, plus habile, par la définition de la catégorie à laquelle il appartient ou d’un attribut évident de votre mot-clef (c’est ce qu’a fait notre ami de l’AfD)  puis remplacer votre mot-clef par la définition de cet attribut.

Le « Regarde Mon Doigt » c’est en somme une blague ratée (la chute en est trop prévisible) sauvée par un contre-pied final. En politique, ça n’est pas si drôle…

N’oubliez pas que le  « Regarde Mon Doigt » est une technique de vraie/fausse dissimulation. Vous devez toujours rester suffisamment subtil pour pouvoir prétendre n’avoir pas dit ce que vos détracteurs vous accuserons d’avoir dit ; tout en étant suffisamment transparent pour que vos fidèles les plus bas de plafond comprennent où vous vouliez en venir.

Le « Regarde Mon Doigt » est une lâcheté organisée dont le but est de permettre à des électeurs en mode veille de voter pour vous en faisant semblant d’oublier que vous êtes un salopard.

Alternative pour un « Regarde mon doigt »

La langue ça sert à parler, mais c’est aussi une musique. Une bonne manière de pratiquer le « Regarde Mon Doigt » est de s’appuyer sur la sonorité des paroles. Une chanson, en créant un lien entre les sons et le fond offre un outil formidable pour pratiquer le « Regarde Mon Doigt ». Il s’agit alors d’insérer votre mot clef dans un système de rime et de s’appuyer sur celui-ci (en général en le brisant) pour procéder à votre étape 3.

Vous trouverez ici, pour vous détendre après la lecture de cet article, un exemple réalisé par un maître des jeux de langue :

A vous de jouer (et comme d’habitude vous pouvez nous envoyer vos trouvailles ici).

Bon voyage en OuPoPo !

Fantassin, ouvreur de politique potentielle « C’est Quoi La Gauche ».

 

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