Réflexions

Contre-culture, terreau fertile

Graine de révolte

Alan Moore, à l’aise dans son jardin, en 1987, arborant la faucille et le marteau communistes.

« La contre-culture est la seule façon de critiquer notre culture. Tout comme le marxisme était le seul moyen de remettre en cause le capitalisme. »

Sans concession et en fin connaisseur, l’auteur graphique Alan Moore nous donne une définition de la série de mouvements qui, de la Beat Generation aux punks, tout au long des années 1960, 70 et 80, se sont régulièrement opposés à la culture alors dominante, d’abords aux États-Unis puis en Europe. Et la comparaison qu’il tente avec le marxisme n’est pas anodine pour nos réflexions sur la Gauche.

Alors certes, c’est une prudence liminaire, il faut bien distinguer la couleur politique de la contre-culture – de gauche, de droite, apolitique revendiquée, etc. de la considération de la contre-culture par les mouvements politiques – les contre-cultures se revendiquant de droite ne sont généralement pas reconnues pas la Droite, à l’exception de ses franges les plus extrêmes. Bref, non, contre-culture ≡ Gauche, ce n’est pas vrai.

Les mouvements dits marxistes ont, eux, très souvent été associés à la contre-culture. Non pas que le marxisme soit comme cul et chemise avec la contre-culture, encore une fois, ce serait un vilain raccourci. De nature révolutionnaire et attrayante pour une jeunesse qui voulait changer le monde, ces mouvements remettaient aussi en cause une culture vue comme bourgeoise et voyaient en la culture l’un des champs de la lutte des classes. Avant eux, les révolutions du XVIII-XIXème siècle, qu’il s’agisse de la Révolution française ou de celles, en Europe, du Printemps des peuples, comptèrent dans leurs rangs écrivains, peintres (citons David, citons les romantiques et notamment Delacroix) ou compositeurs qui contribuèrent à l’élan ou du moins l’accompagnèrent, en remettant en cause l’ordre établi et leurs confrères qui s’y complaisaient.

On pourra toutefois je crois distinguer la culture au service de la révolution, révolutionnaire, de la contre-culture qui cherche à provoquer une remise en cause.

En France, les évènements couramment associés à la contre-culture, ce sont ceux de Mai 68. Les passions se déchaînent à leur simple évocation, c’est selon : certains qualifient cette période d’âge d’or, d’autres attribuent tous les maux de notre société à ceux qui s’en réclament, d’autres encore nient ou relativisent l’héritage de Mai 68 et l’implication des intellectuels français d’alors (à lire, par exemple, ici).

Les fruits d’aujourd’hui

Les partis politiques de la Gauche française sont alors balbutiants, l’importance de leur contribution aux événements de Mai 68 reste à mes yeux difficile à cerner, mais pour autant les mouvements d’alors furent en France très rapidement politisés, récupérés. La Gauche continue de célébrer l’élan des mouvements étudiants, probablement aussi en étant à la recherche de ce souffle qui lui manque aujourd’hui.

Boulevard Saint-Germain, le 6 mai 1968. Une célèbre photographie de Gökşin Sipahioğlu, photographe de guerre et fondateur de Sipa Press.

A l’inverse, la Droite française ne cesse de chercher à abattre Mai 68, cet épisode noir de l’histoire contemporaine française à ses yeux. Récemment, citons le candidat Nicolas Sarkozy, dans son discours de Bercy en 2007, ciblant en négatif son adversaire d’alors, Ségolène Royal et le flou de son concept d’« ordre juste » :

« Mai 1968 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral […] Dans cette élection, il s’agit de savoir si l’héritage de mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes. »

Pour la Droite conservatrice, cette contre-culture de Mai 68, c’est la remise en cause de l’image nationale, c’est une caricature hédoniste, ce sont de joyeuses orgies embrumées et enfumées où la jeunesse gauchisante et oisive refait ce monde dont elle rejette la culture, sans oublier de faire tourner et de (se) faire plaisir – on s’y verrait quand même un peu, n’est-ce pas ?

Il me semble que la hargne de la Droite à l’encontre de Mai 68 montre, en négatif, à quel point les mouvements étudiants et la contre-culture à la française importent pour la Gauche, pour sa production intellectuelle (un bel aperçu illustré, ici). Plus que la Gauche ne le montre elle-même. Il restera le débat de savoir à quel point le corpus intellectuel de la contre-culture de Mai 68 est né des événements ou relève de conceptualisations a posteriori, je ne me sens pas les moyens de le traiter ici.

Récemment, le Président Macron lançait un ballon d’essai en annonçant pour les 50 ans des événements, en Mai 2018, la tenue de commémorations et d’un bilan. Puis fit mine de se rétracter – devant l’ire des conservateurs ? On verra bien, ce serait l’occasion d’une belle empoignade Gauche-Droite, si toutefois le parti Les Républicains ne se vautre pas d’ici-là dans la stupide caricature de conservateur insurgé, celle dont s’affuble Laurent Wauquiez. Je retiens de ces récents échanges à fleuret mouchetés une formule, de la Présidence de la République, qui tout aussi facile qu’elle soit, me semble à méditer pour la Gauche et le fait d’insister sur l’utopie n’est pas anodin :

« 68 fut le temps des utopies et des désillusions et nous n’avons plus vraiment d’utopies et vécu trop de désillusions ».

Si Emmanuel Macron s’empare de cette question, c’est peut-être car si l’héritage des contre-cultures est revendiqué par la Gauche, « et en-même temps », il l’est aussi par les libéraux. Il est couramment admis à quel point tout un pan de la contre-culture américaine a influencé certaines personnalités ou mouvements de la révolution digitale, des utopies originelles d’un Internet libre à l’économie numérique et libérale (lire ici un aperçu des travaux de Fred Turner), si chère au Président Macron et à ses soutiens.

Quelle culture alternative pour faire pousser la rose ?

Une rapide rétrospective d’articles de presse permet de se rendre compte à quel point le Parti socialiste français est en panne depuis de nombreuses années (et je vous recommande celui-ci, de 2008, prémonitoire). Je ne tirerai pas ici en détail le piètre bilan d’un parti dont l’encéphalogramme, depuis plus de vingt ans, ne s’agite qu’au gré de congrès stériles et de la sauvegarde de son ancrage local, d’un parti qui ne comprend plus rien, qui ne dit plus rien. Un parti qui n’est plus capable de penser le changement dont il devrait se faire le héraut, au-delà de slogans au goût aujourd’hui amer.

Ni le parti, ni les fondations sur lesquelles il a pu s’appuyer (Jean Jaurès, Terra Nova) n’ont su assurer le renouvellement nécessaire. Tout ne fut que cosmétique ! Comme beaucoup aujourd’hui, ici et ailleurs, je suis convaincu que le Parti socialiste doit mourir pour laisser place à un renouveau de la Gauche française et je juge toutes les initiatives d’acharnement médical sur l’appareil comme néfaste pour la Gauche.

Le vieil appareil socialiste doit laisser sa place en faveur de mouvements, France Insoumise, M1717, etc. qui je l’espère parviendront à une concorde, dont la finalité reste à trouver – faut-il un nouveau parti ? Ces formes plus agiles sont plus à même, je le pense, de provoquer un choc intellectuel, idéologique et in fine programmatique. Il faut à la Gauche française une meilleure capacité à accepter la pensée « outside of the box », alternative.

Mais existe-t-il encore une contre-culture qui soit capable d’alimenter ces mouvements ? Je ne crois pas que l’on puisse reproduire les mouvements d’une époque révolue et je laisserais en chemin ce terme. Ceux qui se constituent aujourd’hui en mouvements pour la Gauche française doivent se tourner vers les cultures alternatives.

« Tracks fait le tour des sons et des cultures qui dépassent les bornes, chaque semaine sur ARTE. » Depuis plus de vingt ans, Tracks est la référence sur les cultures alternatives, son générique et la voix inimitable de Chrystelle André, mythiques.

Jack Lang était-il en fait un visionnaire lorsqu’il s’engage, tôt, dans le soutien au « mouvement techno » français ? Doit-il être choisi comme leader paradant sur un char accompagné d’une garde drag-queen ? Alors non, même si J. Lang occupe une place disons, honorable, si ce n’était l’amour immodéré de la chirurgie esthétique et du quart d’heure de gloire, dans l’échelle du ministère de la Culture qui va d’André Malraux à Stéphane Bern (puisqu’il s’agit du nouveau fond établi par le Président Macron et son Premier ministre Philippe), il n’est pas celui vers qui nous tourner. L’image peut faire sourire, mais il a toujours eu le bon sens de donner leur pleine considération aux cultures alternatives.

L’élite progressiste conventionnelle ne sera pas en capacité, à elle seule, d’apporter le nouveau matériau intellectuel indispensable à la Gauche française, car par essence elle ne peut dépasser certains cadres, qu’il faut pourtant faire exploser. Il faut admettre cette limite. Cette élite devra se charger du travail idéologique, programmatique, tout aussi bienvenu et indispensable à la création et à la conquête, par le projet politique, d’un nouvel électorat.

Traversons-les murs ! Il nous faut nous intéresser à ceux qui depuis plusieurs années, avant même que ces débats n’agitent la place publique, anticipent et expérimentent pour nous l’altérité sur les modèles économiques, le travail et la monnaie, l’énergie et l’alimentation, le genre, l’humanité et l’artificiel.

Ces cultures sont à l’écart et en marge, plurielles et puissantes, radicales et subversives, elles seules sont en mesure de nous apporter, à nous la Gauche, un élan et une cure de jouvence intellectuelle.

On parle d’«utopies concrètes» (ici un bon article riche en idées de lecture – c’est Noël !), notre monde pressé n’a plus le temps pour l’utopie, le terme seul fait peur ou sourire avec condescendance, mais c’est aussi qu’il y a l’urgence, sociale et environnementale. Une utopie peut-être plus mature ?

C’est le grand paradoxe, il nous faut donc rêver concrètement, un rêve dont le politique puisse, espérons-le, se saisir afin de construire l’alternative post-capitaliste qui doit être l’horizon de la Gauche.

En Image de Une : La contre-culture n’est pas morte ! Œuvre de Francesco Borgioni.

Dans le jardin de « C’est quoi la Gauche ? », Huchu Fuchu, goûteur de roses.

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