Culture & Confiture·Réflexions

The Walking Dead: les zombies en marche

Au premier plan, Raymond P. au réveil.

Vous avez vu la série « The Walking Dead » ? Si vous aimez les histoires de zombies, vous devriez. C’est une série de bonne facture adapté d’un comics, dont les premières saisons valent le détour. Elle est pleine de clins d’œil à la grande tradition des morts-vivants pourrissants et au jeu vidéo. Ici on aime les jeux vidéos et voir les personnages de la série « looter » les cadavres et enchaîner les épisodes comme on enchaîne les missions nous a bien plu.

La toile de fond est classique : un ancien policier se réveille d’un coma dans un lit d’hôpital pour se rendre compte que le monde a basculé dans l’apocalypse. Des morts-vivants moisis et anthropophages errent au hasard des rues pour dévorer le passant nonchalant. Et bien entendu la moindre morsure des « marcheurs » condamne le mordu à ressusciter, après être mort dans d’atroces souffrances, sous la forme d’un prédateur plus ou moins décomposé.

Bref, c’est une série de zombies… Et comme toute les (bonnes) séries avec des zombies ce ne sont finalement pas eux qui sont les plus passionnants ou effrayants (de toute façon les morceaux de viande pourrie en état de mort cérébrale n’ont pas beaucoup de conversation).

Ce qui est effrayant et fascinant dans « The Walking Dead » ce sont les humains…vivants !

Mec « normal » confronté à un dilemme qui le dépasse.

Choix individuels et vertige moral

Ce qui vous scotche à l’écran c’est le vertige des choix impossibles auxquels un environnement extrême pousse des gens « normaux ».

La série repose assez lourdement, à chaque épisode ou série d’épisodes, sur la confrontation entre deux positions morales irréconciliables. Ainsi se succèdent les situations toutes plus inhumaines les unes que les autres : aller sauver Jean-Michel, perdu dans les bois, au risque de mettre tout le groupe en péril ; sacrifier Jean-Claude pour sauver Jean-Jacques ; trahir la confiance de Jean-Christophe pour le protéger contre lui même ; et ainsi de suite…

De manière assez réussie la série entraîne le spectateur dans ces choix et le confronte, si il se prête au jeu, à ses principes et à ses contradictions. C’est comme une tragédie grecque, mais avec des fusils à pompe et des zombies !

Dans l’un des épisodes, par exemple, une partie du groupe de survivants que « suit » la série se retrouve face au membre blessé d’une bande rivale et peu amicale. Les personnages ont le choix entre le laisser mourir sur place (ses compagnons l’ont abandonné) et s’enfoncer un peu plus dans l’inhumanité ou l’accueillir temporairement, le soigner et le relâcher (au risque que le sauver n’ait servi à rien, ou pire, de s’exposer à une vengeance quand il aura rejoint ses copains). Suivent les hésitations et les débats : les « humanistes » pour qui une seule vie a une valeur inestimable VS les « pragmatiques » qui annoncent choisir la sécurité du groupe contre la survie d’un seul.

Toute l’hypocrisie de ces postures morales est là aussi. Les « humanistes » bien souvent offrent l’aide immédiate mais refusent de « faire société » avec le nouveau venu, ne faisant en réalité que repousser l’inévitable pour leur bonne conscience. De leur côté les « pragmatiques » sont toujours prêts à sacrifier Paulette pour la survie de Johnny et Anaïs…aussi longtemps que Paulette n’est pas un être cher, aimé ou désiré.

Côté spectateur on joue à se faire peur et s’interroge : « que ferais-je à leur place ? »

J’imagine que pour certains ces choix sont des évidences : bien entendu il faut abandonner ce blessé à son sort, l’aider sera une difficulté de plus pour le groupe ; bien entendu il faut tout tenter pour retrouver cette petite fille perdue dans les bois, au risque de mettre le groupe en péril, on n’abandonne pas une enfant à son triste sort. Et bien entendu entre ceux qui pensent par évidences, les insultes fusent : barbare, inhumain, a-moral ; faible, incapable de faire les choix difficiles, naïf. Et chacun considère l’autre comme un danger pour finalement la seule chose qui compte : la survie.

Ici les évidences ne nous amusent pas. Nous aimons prendre le temps des raisonnements vertigineux pour sonder les ressorts de nos choix et décrasser un peu notre compas moral. Écarter les arguments des uns ou des autres d’un revers de main et penser avec des « absolus » (« only a Sith…« ) ne nous mène pas loin.

Si on se penche sur la question quelques instants, on se trouve dans une situation insoluble dans laquelle il faut sans cesse retrouver l’équilibre entre coopération et sacrifice. Sans un minimum d’assurance que le groupe ne me sacrifiera pas à la première occasion, quel intérêt ai-je à coopérer ? Et si la coopération est systématiquement « perdante », c’est la guerre de tous contre tous dans un monde apocalyptique, sans aucune chance de survie. Un point pour les « humanistes », à long terme. Dans le même temps on est obligé de considérer la survie du groupe comme un objectif en soi, justement parce que sans le groupe, seul, on meurt. Ce qui signifie que parfois le sacrifice de certains est inévitable, pour la survie de tous. Un point pour les « pragmatiques », à court terme.

En réalité ces choix sont inacceptables et impossibles : « Whose blood would you rather have on your hands? », interroge un personnage qui hésite à « éliminer » un inconnu plutôt que de l’accueillir (au risque de mettre un membre du groupe en danger). « Neither… », réponds son contradicteur.

Alors on regarde l’épisode suivant, pour savoir quelle mauvaise décision nos personnages préférés ont prise.

L’équipe de « C’est Quoi La Gauche » avant une conférence de rédaction.

Seul, tout devient impossible

Mais pourquoi donc ces gens ordinaires sont-ils soudainement confrontés à une série de choix impossibles alors que quelques jours auparavant ils n’avaient qu’à se demander de quelle couleur serait leur prochaine voiture ? Parce qu’on les a privés de société.

Parce qu’on les a privés de trois choses, essentielles à la survie humaine (bon, on les a privés de bien plus de trois choses, mais d’abord les raisonnements en trois temps c’est beau et ensuite, fondamentalement, la disparition de ces trois choses entraîne la disparition de tout le reste, eau courante, chauffage central et sandwich sans gluten compris).

  • Plus de mécanisme de choix collectif

Sans société, il n’y a plus de choix légitime a priori. Ce thème est très présent au début de la série, quand le « héros » peut encore s’appuyer sur son statut de « policier » pour asseoir son autorité et donner du poids à ses arguments. Mais bien vite cette autorité s’émousse et ne vaut plus rien dans le nouveau monde.

Ici et maintenant, quand une question se pose (quel est le bon prix du carburant ?), on se contente de chercher la réponse. Face à un choix collectif, nous débattons, nous votons. D’autres sociétés sans remettent à un despote, plus ou moins éclairé, qui a pour lui le droit divin, la tradition ou la force établie, mais dans tous les cas, une certaine légitimité.

Mais sans société, et sans Etat, il n’y a plus d’autorité légitime pour trancher et, pendant un temps, même plus de chef ni de manière d’en choisir un. Finalement, l’autorité perd sa caractéristique première : la stabilité. A chaque question, à chaque décision, il faut non seulement trouver une réponse mais aussi la manière de trouver la réponse. Ainsi, tout peut sans cesse être remis en cause. Si le choix majoritaire (ou le choix du chef) ne me convient pas, je peux toujours en revenir à la confrontation : je peux tenter d’imposer mon choix, par la force, ou me retirer de la société, seul ou avec mes partisans. La rébellion et la sécession sont des « menaces » permanentes et la moindre question est une question de vie ou de mort.

Sans processus établi de choix collectif ni assurance que le choix lui-même sera respecté, finalement sans « loi » ni autorité de la loi, tout choix met en péril le groupe. On ne sait plus que faire, on perd du temps, on se tire dans les pattes…et on se fait mordre par un zombie au coin d’un bois.

  • Plus de division du travail social

Autre élément fondamental, notre groupe dysfonctionnel ne peut plus s’appuyer sur le reste de l’humanité, devenue absente ou agressive. Si la voiture tombe en panne, pas de garagiste, s’il y a une fuite dans la cuisine, pas de plombier. Alors oui, les membres du groupe peuvent développer des compétences utiles et se les répartir : faire à manger, coudre, soigner, tirer au fusil à pompe…

Mais un groupe de survivants c’est souvent petit, ce qui réduit le champ des possibles à des tâches simples et absolument nécessaires, accessibles à ses membres. En s’appuyant sue des communautés moins larges, on se prive de toute la richesse des compétences des autres. Inventer et fabriquer un ordinateur prend du temps et consomme des ressources. Vous n’auriez pas d’ordinateur si vous étiez seul et deviez l’inventer, le tester, le développer et le fabriquer vous-mêmes. Même pas parce que vous n’avez pas la capacité d’accumuler le savoir nécessaire pour les produire, mais parce que, si vous étiez seul, vous n’auriez pas le temps. En effet, le temps passer à apprendre à fabriquer un ordinateur (et à le fabriquer) est du temps que vous ne passer pas à chasser le mammouth ou cultiver la terre pour vous nourrir.

La société permet aux chasseurs de mammouth et aux cultivateurs d’avoir des ordinateurs alors qu’ils ne savent pas les fabriquer et aux informaticiens de manger alors qu’il ne savent ni chasser ni labourer. Privez les uns des autres, en réduisant drastiquement la taille du groupe humain auquel ils appartiennent et vous n’aurez plus d’ordinateurs. Vous n’aurez d’ailleurs peut-être plus non plus à manger…

Vous n’aurez plus non plus de médecins et même si vous avez des médecins, vous n’aurez plus de SAMU ou de services d’urgence. Et votre médecin n’aura plus de scanner, de désinfectant ou d’aspirine, parce que même s’il est médecin, il n’est pas nécessairement capable de fabriquer son propre matériel. C’est parce que nous sommes nombreux et que nous nous partageons les tâches que nous pouvons avoir des gens disponibles à toute heure du jour et de la nuit pour nous soigner. Moins nous sommes nombreux, plus la charge de chacun est lourde et moins vous avez de chance d’avoir un médecin joignable et accessible à 1 heure du matin. C’est ennuyeux quand on vit entouré de zombies…

  • Plus de présomption de solidarité

A tort ou à raison, quand on vit en société on présume que notre prochain, notre concitoyen, ou juste le gars que l’on croise dans la rue, ne va pas vous sauter à la gorge pour vous égorger et vous détrousser. C’est ce qui permet d’aller bosser sans arme sur soi, d’aller faire les courses tout seul, de se promener dans les parcs et d’aller au ciné (et de s’y endormir). La question de savoir pourquoi le type que l’on croise ne va pas nous égorger est secondaire, c’est peut-être fondamentalement un bon gars, c’est peut-être son éducation qui lui a permis d’intégrer le « Tu ne tueras point » biblique, il a peut-être peur de la police… Quoi qu’il en soit vous avez une raisonnable assurance qu’il n’est pas là pour vous tuer.

Cette raisonnable assurance vous ouvre des perspectives. Vous pouvez vous rendre sans escorte et sans arme dans des lieux que vous ne connaissez pas, vous pouvez vous éloigner de votre caverne sans crainte des prédateurs, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles et penser à autre chose qu’à guetter les menaces toute la journée. Vous n’êtes pas une antilope dans la savane, à sans cesse craindre les félins.

Qui plus est, dans la plupart des sociétés et avec la plupart des gens, vous avez en plus la raisonnable assurance que quelqu’un vous aidera si il vous arrive quelque-chose de grave. Non seulement grâce à la division du travail social le SAMU existe et nous avons des téléphones portables pour l’appeler, mais vous pouvez raisonnablement penser que si vous avez un accident de la route et n’êtes pas en état d’appeler les secours, quelqu’un les appellera pour vous. C’est le contrat tacite entre vous et le reste du monde.

Après l’apocalypse, ce contrat n’existe plus. La tension sur la survie est trop forte, les processus de choix collectif (qui permettent normalement de décider ensemble ce qui est juste) ne fonctionnent plus et le SAMU n’existe plus. Vous vous trouvez privés de la raisonnable assurance que l’on vous vienne en aide. Pire, vous pouvez craindre que le type que vous croisez au coin d’un bois va vous voler vos médicaments, votre nourriture ou vos santiags. Pourquoi ? Non seulement parce que le sentiment d’appartenance à un groupe a disparu mais aussi, comme on le sait tous, parce que la misère rend con et après l’apocalypse, on n’a pas grand chose pour se tenir chaud ou se mettre sous la dent, donc on est tous plutôt miséreux.

Quand la présomption de solidarité disparaît, vous perdez un temps fou à vous méfier de tout et de tous. Cette méfiance certes vous protège, mais elle vous ralentit, limite votre champ d’action et, à l’extrême, vous fait faire des conneries. Mince, un mec à la tronche patibulaire s’approche du groupe en brayant : danger. Pas d’hésitation, on le butte. Problème réglé. Ouais… Vous venez de tuer un médecin, le dernier vivant dans les 300 km à la ronde. Il n’avait aucune intention douteuse et brayait de joie de retrouver enfin des humains en vie. Dans un jeu vidéo, vous perdez des points et ne finirez peut-être pas le niveau, il faudra relancer la partie. Dans la vie, vous allez mourir dans d’atroces souffrances parce que votre coupure au bras va s’infecter.

D’ailleurs, inutile de penser aux zombies. Pensez à tous ces endroits où vous ne vous sentez pas à l’aise, tous ces endroits où vous avez peur des gens et où les gens ont peur de vous. Pensez à l’état dans lequel ces situations vous mettent, pensez à la manière dont elles réduisent votre champ d’action…

Fight the dead. Fear the living. Tout est dit…

Les zombies, ça fait pas peur

Ce qui fait peur c’est de ne pas pouvoir gérer les zombies et on ne peut les gérer parce que l’on est tout seul (ou en tout petit groupe) et que notre champ d’action est restreint par le fait de ne plus pouvoir nous appuyer sur la société. C’est bête à dire, mais être nombreux ça rend fort, ça permet de faire des tas de choses impossibles, comme avoir des ordinateurs ou des avions. Choisir ensemble et s’organiser nous fait sortir des dilemmes insolubles au niveau individuel.

Repensons à ce gars blessé d’une bande rivale et agressive. Le jour de l’apocalypse zombie on ne peut que le laisser crever ou prendre le risque, réel, de le ramener chez nous. Mais dans une société organisée, on peut aussi appeler police secours. Fini le dilemme. Des gens formés vont prendre soin de lui, ils vont à la fois gérer son agressivité (par la contrainte s’il le faut, c’est leur métier) et le soigner. Vous n’avez qu’à passer un coup de fil et la société gère pour vous des problèmes qui vous dépassent. Vos choix ne sont pas en permanence des questions de vie ou de mort et honnêtement, ça libère l’esprit.

Un solide processus de choix collectif, une division intelligente du travail social et un soupçon de solidarité permettent de régler, vite et bien, la majeure partie des problèmes insolubles des films de zombies. Alors oui, quand on est nombreux on se marche dessus et oui, les gens puent dans le métro. Mais sans eux, pas d’aspirine ni de petits pois.

Se garder de l’apocalypse

Vous allez me dire que les apocalypses zombies sont assez peu probable. C’est vrai. Honnêtement c’est assez peu crédibles ces histoires de virus cérébraux qui maintiennent des cadavres en vie avec pour seul objectif de venir bouffer son voisin. Mais vous savez quoi : les abeilles meurent. Et les oiseaux aussi. Et tout un paquet de bestioles plus ou moins sympathiques et nécessaire au cycle de la vie sur terre. Avec notre manie stupide de chasser le parasite, nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis.

On n’aura sans doute jamais affaire à des hordes de mort-vivants puants. Par contre, on pourrait bien, si on n’y prend pas garde, se retrouver beaucoup plus vite qu’on ne le pense dans une situation de tension sur nos ressources qui plongera nos sociétés dans une forme d’apocalypse tout aussi moche.

Si ici nous aimons nous poser des questions et nos triturer le cerveau en regardant (sur nos écrans) des gens confrontés à des dilemmes moraux absolus, on aimerait quand même se passer de devoir s’y confronter dans la vraie vie.

Alors on se dit qu’il est peut-être temps de profiter de ce que la société existe pour être un peu moins con et éviter que l’apocalypse nous oblige à faire des choix à la con…

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Fantassin, chasseur de zombies à « C’est Quoi La Gauche ».

 

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