Réflexions

Les erreurs de Captain Justice

Je voulais vous parler un peu plus de liberté, après un premier article consacré à la façon dont la République française concrétise (avec pas mal de difficultés) cet idéal.

Il s’agit cette fois-ci de clarifier un contentieux qui a existé, et continue d’exister, entre la Gauche et la Liberté. Les valeurs de la Gauche, de notre point de vue, sont l’humanisme, le structuralisme, le progressisme et la justice sociale.

Ces valeurs portent en elles le ferment d’un lourd conflit interne. Un match se joue, avec à ma gauche l’humanisme, et à ma droite le structuralisme, le progressisme et la justice sociale. Un homme ou une femme de gauche veut voir advenir une vision de la société, une vision qui se fonde sur une analyse des structures existantes et représente un progrès par rapport à la situation actuelle. A un moment se pose la question : si les gens n’adhèrent pas à cette vision, que faire ? Réfléchir à autre chose ? Continuer à chercher à convaincre du bien-fondé du projet ? Ou bien tenter d’appliquer le projet contre le gré des citoyens, en pariant sur le fait qu’ils se rendront compte plus tard de leur erreur initiale et montreront leur reconnaissance ? Peut-on vraiment troquer la liberté immédiate des citoyens contre un bien être hypothétique futur ?

Vidéo : La droite et la gauche selon Emmanuel Macron – PRÉSIDENTIELLE : CANDIDATS, AU TABLEAU ! , C8 – Direct8, 15 mars 2017.

Le candidat à la présidentielle Emmanuel Macron s’était essayé au défi d’expliquer en une minute, devant des élèves d’une classe de primaire, la différence entre la droite et la gauche. Pour Macron, c’est très clair : la droite privilégie la liberté, la gauche privilégie l’égalité. Ce qui est particulièrement intéressant c’est ce qu’il ne dit pas, mais laisse fortement sous-entendre : l’une peut contrarier l’autre. Ce qui, au passage, voudrait dire que la devise républicaine serait une équation insoluble

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Qui es-tu, Captain Justice ? – image originale : Superman : Red Son, DC Comics, 1983.

Allons jusqu’au bout de la logique : imaginons un personnage fictif, un super-héros de gauche, que nous appellerions « Captain Justice ». Captain Justice s’est creusé la tête, et s’est forgé une image de la société idéale, qu’il pense supérieure en de nombreux points à la société actuelle. Dans la vision du monde de Captain Justice, la société est composée de trois types de personnes :

  • ceux qui sont d’accord avec lui, les gens intelligents ;
  • ceux qui sont délibérément contre lui, les connards ;
  • ceux qui se sont faits embobiner par les connards, mais peuvent être encore sauvés, les couillons.

Pour faire advenir les jours meilleurs, Captain Justice va donc combattre les connards, en s’appuyant sur les gens intelligents, et en s’attendant à ce que les couillons, trop bêtes pour comprendre la noblesse de sa cause, le remercient une fois le monde remis sur le droit chemin. Pour Captain Justice, les citoyens n’ont pas tous la même valeur : les gens intelligents sont supérieurs aux connards et aux couillons. Un bon gouvernement reposera donc sur une élite éclairée, vu que les couillons sont manipulés par les connards. Captain Justice porte des idéaux de gauche. Et pour autant, sa vision du monde est profondément aristocratique !

Une société ne doit pas se construire sur la dépossession des citoyens

Oui, une partie de la Gauche porte une vision aristocratique, au sens premier du terme : les meilleurs (aristos) sont les mieux à même d’exercer le pouvoir (kratos) pour faire le bien de tous. Cette Gauche estime qu’il est juste de faire le bien des gens, même contre leur gré. L’idée ne date pas d’hier… La graine avait été plantée par ce sacré rigolo de Jean-Jacques Rousseau, qui se figurait que la seule façon pour les citoyens d’être libres était de se plier à la « Volonté Générale ». Sur le papier, l’expression de cette Volonté pouvait résulter de la délibération collective de l’ensemble des citoyens, mais très vite les tenants de la Révolution sont arrivés à une conclusion plus pragmatique: la Volonté Générale serait décryptée  par des sages de l’acabit de Jean-Jacques, Maximilien ou Georges, réunis en assemblée.

On pourrait même se dire que la Gauche a naturellement tendance à privilégier une organisation de nature autoritaire, puisqu’elle analyse la société par le prisme des structures et veut la modifier en instaurant une redistribution des richesses et des pouvoirs. Comment pourrait-on rechercher tout cela en préservant la liberté des individus ? Il s’agit bien d’exercer une violence, que l’on estime légitime certes, mais qui reste bien fondamentalement de l’ordre de la contrainte.

Comme le fait remarquer le chroniqueur Usul dans l’une de ses vidéos, ni la Gauche ni la Droite ne détiennent en fait le monopole de l’autorité. Des deux côtés du spectre politique, on peut retrouver une même attitude : on ne peut pas « discuter » avec les citoyens, il faut leur « expliquer » ce qui est bon pour eux. On fait de la « pédagogie » sur les réformes que l’on compte accomplir, et s’ils ne comprennent pas, il faut trouver le « courage » de leur imposer les « réformes structurelles » qui s’imposent en toute logique. Seul le contenu des réformes à imposer change : les dispositifs de redistribution et les changements sociétaux pour la Gauche, le renforcement de l’encadrement moral et sécuritaire et la protection des intérêts des agents économiques pour la droite.

Je ne suis pas d’accord avec la vision aristocratique de la politique, pour deux raisons principales :

Une gauche aristocratique, ça n’a pas de sens

L’essence de la Gauche se définit par la promotion de l’humanisme. La défense de la dignité universelle de l’homme est au cœur de son ADN. La vision de la société portée par la Gauche doit donc être partagée par les citoyens, en les faisant librement adhérer à cette vision du monde. Une société de gauche doit être portée par une majorité de citoyens, par une dynamique révolutionnaire, ou une adhésion politique à cette vision de la société.

C’est difficile ? Oui, clairement, peut-être même proche de l’impossible. Surtout en France, où on aime râler, se foutre sur la gueule et débattre jusqu’à n’en plus finir. Mais c’est la seule voie qui nous semble légitime.

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Démocratie à la française, allégorie – Image originale : extrait d’un des albums d’Astérix & Obélix  René Goscinny, Albert Uderzo, Dargaud, Hachette, 1974-1979.

Soyons clairs, l’espace public en France est un vaste bordel où personne n’est vraiment d’accord sur la conduite à tenir pour bien faire fonctionner la société. Dès lors, que faire ? Il y a deux voies qui s’offrent à nous.

La voie de droite est portée par l’écrivaine américaine Ayn Randt : si les couillons sont trop nombreux et les connards trop solidement ancrés dans les institutions, l’élite doit se construire un incubateur à innovation protégé des cons. Elle préparera le futur, tandis que les connards entraineront les couillons dans l’abîme. C’est la destruction créatrice appliquée à la société entière. Si l’élite est suffisamment solidaire, elle pourra prospérer à l’abri des cons en les laissant s’autodétruire. Elle pourra ensuite rebâtir un monde nouveau sur les cendres du monde ancien abandonné aux médiocres : c’est le synopsis de « la Grève » (1957) d’Ayn Randt, roman fascinant qui éclaire sur le mythe de « l’élite entrepreneuriale » très puissant aux États-Unis.

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Ayn: vous allez adorer la détester. Ou l’inverse ! – Image originale : portrait public d’Ayn Randt, Talbot, 1943.

La voie de gauche a été plaidée dans nos colonnes par Mary Hatch : il faut miser sur l’élévation culturelle et spirituelle massive des citoyens, par l’éducation initiale et l’éducation populaire. Une activité jadis consubstantielle aux grands partis de Gauche (cf. vidéo de vulgarisation d’Usul sur ce sujet). En matière de « pédagogie », il ne faut donc pas confondre simple campagne de communication et outils massifs d’instruction et d’information.

On ne peut pas considérer sérieusement les gens comme des couillons, ce serait nier leur dignité et leur valeur en tant que citoyens. Si l’on considère vraiment qu’il y a une différence entre élite, couillons et connards, alors autant assumer pleinement la logique de la droite : l’inégalité des valeurs des individus justifie la mise en place d’une société inégalitaire, à condition que le système garantisse que la méritocratie fonctionne bien. C’est la voie qu’a choisi  d’emprunter par exemple Emmanuel Macron.

Les militants et politiciens de droite font très souvent référence aux « valeurs ». En effet, ils ne veulent pas que l’on néglige les différences de « valeurs » entre individus par une reconnaissance aveugle de la dignité universelle de l’être humain. Un citoyen du pays a plus de valeur qu’un étranger. Un homme instruit a plus de valeur que quelqu’un qui n’a pas le même bagage culturel. Un citoyen n’ayant commis aucune infraction a plus de valeur qu’un délinquant. Ces « jugements de valeurs » peuvent sembler relever du bon sens. L’erreur réside cependant à attacher une valeur à un individu, et non pas à une action ou à un processus, dans une logique essentialiste…

Vidéo : Xp Horizon #6 – L’effet Julien Lepers, horizon-gull, CAT, 16 Décembre 2016.

Comme le détaille cette vidéo, nous avons naturellement tendance à tomber dans ce type d’erreur fondamentale d’attribution.

Un citoyen de gauche ne doit pas tomber dans cette erreur. Il ne doit pas considérer une partie des gens comme des imbéciles. Il faut qu’il comprenne les rouages des structures qui nous conduisent à mettre en place une organisation sociale non pertinente, qu’il s’attaque à ces structures, et non aux personnes dont les comportements sont déterminés par elles. Enfin, il faut qu’il fasse confiance aux capacités de raisonnement, de solidarité et de responsabilité des citoyens, en leur donnant réellement l’opportunité de les déployer.

Le parti communiste et les mouvements d’extrême gauche avaient retenu cette approche lors du siècle dernier. Ces mouvements politiques, avant d’être des machines de communication au service des campagnes électorales, exerçaient une activité fondamentale – et au long cours – d’éducation populaire. Le changement social ne peut venir des seules décisions d’un gouvernement issu d’un suffrage présidentiel. Il doit s’appuyer durablement sur l’émancipation, l’éducation, l’acculturation et la responsabilisation de la plus grande partie des citoyens.

Une gauche aristocratique, ça ne marche pas

Les régimes soviétiques ont montré l’absurdité pratique de la Gauche aristocratique. Des générations entières d’hommes et de femmes brisés et traumatisés par le régime communiste en Europe centrale et orientale peuvent encore en témoigner. La société ne peut pas se construire contre les gens. Elle ne peut brimer les membres qui la composent. Cela devrait être aussi évident que l’image du bûcheron qui scie la branche sur laquelle il est assis.

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Il faut vous faire un dessin ?… – Image originale : une planche d’un des cinq albums Rubrique-à-brac, Marcel Gotlib, Dargaud, 1968-1972.

D’abord, parce que personne n’est infaillible. L’intelligence est collective, et la logique planificatrice et centralisatrice trouve très rapidement ses limites. La bonne santé d’une communauté dépend de l’intrication des relations d’interdépendance qui sont nouées en son sein.

Ensuite, et surtout, parce que l’on ne peut pas déployer de façon efficace un plan de société si les membres de la société sont contre. Le sabotage de la planification se mettra spontanément en place.

Que faire? La démocratie.

Alors, comme dirait l’autre, « que faire?… »

La technocratie et le populisme, qui semblent être aujourd’hui les seules alternatives offertes aux citoyens des pays occidentaux, constituent en réalité deux alliés contre la vraie politique.

La technocratie n’est rien d’autre que la négation du politique. En essayant de réduire des choix de société fondamentaux à des débats techniques de lecture de données chiffrées, on loupe complètement le coche. Cela nourrit l’incompréhension, le ressentiment et la colère. Car cela nie une réalité très simple: les humains ont besoin de discuter entre eux pour vivre. La technocratie rêve de la disparition de la discussion, son suprême aboutissement serait un algorithme parfait assurant la gestion de l’ensemble des ressources, y compris les ressources humaines.

Le populisme, quant à lui, est  un mode de recherche du pouvoir qui se nourrit du ressentiment créé par la technocratie. Le populisme est fondamentalement de la démagogie, à savoir « l’art de mener (agô) le peuple (demos) ». Le populiste dit au peuple ce qu’il veut entendre, pour conquérir le trône. Mais une fois ce but atteint, il se retrouve pris dans la gangue du système technocratique, complètement désemparé. La panique ayant saisi les hommes politiques ayant fait campagne en faveur du Brexit en a été une démonstration éclatante. En réalité, le populisme est le dernier stade du processus de déconnexion des réalités initié par les sociétés occidentales. Nous vivons littéralement une crise de croissance. L’aristocratie élective a déresponsabilisé les individus, puis la technocratie et le populisme ont déconnecté les spécialistes politiques des réalités concrètes de ce que la gestion de la communauté implique (méconnaissance des difficultés sociales, non-repérage des bulles productives, destruction irréversible des ressources).

Pourtant, parait-il, si l’on peut gouverner de loin, on n’administre bien que de près. Voilà exactement ce qu’une authentique réforme démocratique devrait permettre. Il faudrait concrétiser de façon approfondie le principe de subsidiarité. La responsabilité politique, au sens gestion et prise de décision, devrait être bien davantage répartie au sein de la société. Chaque citoyen devrait ainsi consacrer un temps de sa vie, aujourd’hui quasi entièrement fléché sur le travail productif, à l’exercice de responsabilités de nature politique: vote pour la gestion locale de ressources, participation à des choix d’investissements publics, aux décisions de justice, contribution à l’animation locale de sa communauté, etc. Ce « temps politique », aujourd’hui concentré sur les politiciens professionnels, les associations et les membres d’organisations syndicales et patronales devrait être réparti entre tous les citoyens.

En effet, on ne peut pas d’un côté ôter aux citoyens toute responsabilité, et de l’autre se désoler de leur supposé manque de culture politique. Nous avons délibérément organisé le maintien en état de minorité de la vaste majorité du corps social. L’incompétence ne se constate pas, elle s’organise ! Et cela doit être changé.

Assise sur des responsabilités réelles et concrètes, la conscience politique des citoyens se développe en fait très naturellement. Aujourd’hui, les élites politiques et économiques se méfient du « bon sens » du peuple, déformé par une totale déresponsabilisation et les flux continus d’agrégateurs de fake news. Mais si on commence à mettre les citoyens en situation de gestionnaires, le « bon sens » retrouvera naturellement sa rationalité. Un troll vindicatif grisé par l’anonymat des réseaux sociaux se modère très vite s’il se retrouve seul en face de sa potentielle victime, à portée de regard, à portée de conséquence. Que chercherait un citoyen lambda mis en situation de gestion de proximité? Des choses simples: protéger les membres fragiles de sa communauté, se préoccuper de l’environnement dans lequel ses enfants pourraient grandir, comprendre la façon dont fonctionnent les services dont il s’occupe, etc.

Le technocrate comme le populiste sont encore des avatars de l’ancien monde. Ils restent accrochés à cette idée de la spécialisation du politique, de l’homme providentiel, du guide visionnaire. Il est temps de sortir de cette idolâtrie mortifère, et de passer à l’ère de la responsabilité collective. Captain Justice ? Tu ne me manqueras pas.

Raymond Perec, démocrate à « C’est Quoi la Gauche« 

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